APPRENDRE à COMPRENDRE

Il ne suffit pas d’avoir conduit un élève à la maîtrise d’un déchiffrage précis et fluide pour que la faculté de compréhension des phrases et des textes lui soit donnée comme par enchantement. Apprendre à comprendre doit compléter heureusement l’entraînement au déchiffrage et légitimer ainsi les efforts qui lui sont demandés. Dés le début du CP, vous devez donc lui lire des histoires en lui montrant comment il doit négocier avec chacune d’elles afin que le film singulier qu’il réalise ne trahisse pas le texte. En d’autres termes, il doit apprendre à assumer pleinement sa responsabilité de lecteur.

Imaginons que vous lisiez à vos élèves la phrase suivante qui ouvre la première page d’un album : « les roseaux chantaient sous le vent ; la petite fille avançait sur le sable en dansant ». L’auteur a sélectionné des mots particuliers. Pour composer chacun d’entre eux, par stricte convention, une suite de lettre est liée à un sens spécifique : la forme orthographique « r.o.s.e.a.u. » est lié à une plante particulière ; la composition alphabétique « v.e.n.t. » est lié à un sens précis. Chacun des mots de la phrase est ainsi lié par convention à un contenu sémantique spécifique. Vos élèves doivent accepter ces conventions lexicales qui leur permettent d’identifier les mots choisis par l’auteur et pas d’autres. L’auteur a d’autre part organisé ces mots selon des règles grammaticales toutes aussi conventionnelles. C’est ainsi qu’il a placé « roseaux » avant « chantaient » et « petite fille » avant « avançait » pour indiquer qui étaient responsables du chant et qui de la danse. De même, a-t-il utilisé « sous » et « sur » pour indiquer la position spatiale des participants. L’ensemble de ces conventions non négociables ne garantissent pas, malgré leur force, que l’expérience que l’auteur a vécue, sera reconstruite à l’identique par tous vos élèves. Loin s’en faut ! Ces conventions ne font qu’activer avec plus ou moins de précision chacune de leurs mémoires intimes qui se sont, au fil de leurs existences respectives, nourries de tout ce que chacun a déjà vu, ressenti, dit ou entendu. Ainsi l’un imaginera-t-il que cette petite fille est mince et blonde là où un autre enfant, lisant la même phrase, la représenterait brune et boulotte. De même, sur la toile de son imagination peindra-t-il le sable blanc d’une plage alors qu’un autre évoquerait le sable rouge du désert.

Vos élèves vont ainsi s’efforcer de fabriquer de l’intime avec du conventionnel ; ils répondront à une sollicitation extérieure, exprimée sur le mode conventionnel (votre lecture), par la construction de représentations qui n’appartient qu’à eux. La même phrase déclenchera autant de représentations qu’il y aura de lecteurs et cependant, toutes ces représentations, certes différentes, auront entre elles plus de choses en commun qu’avec celles déclenchées par une phrase totalement différente.

Avant même de savoir lire, vos élèves doivent vivre avec lucidité la démarche de compréhension d’un texte que vous leur lisez afin de prendre conscience des droits et des devoirs qu’elle impose. Votre accompagnement est donc essentiel ; fondamentalement différent de celui d’une relation d’enseignement verticale. Vous commencerez par « accoucher » les représentations que chacun s’est faites du texte proposé. Vous les accueillerez avec patience et bienveillance et en garderez les traces précieuses. A ce stade c’est la fonction imageante propre à chaque élève qui opère dans sa singularité. Mais viendra ensuite le temps de l’arbitrage et du tri ; le temps où, à travers vous, le texte et l’auteur revendiquerons leur droit légitime de distinguer l’interprétation acceptable de la trahison. Vous devrez donc d’abord faire confiance à l’intelligence de vos élèves et ensuite faire valoir les exigences que le texte impose. En vivant grâce à vous les difficiles négociations du sens d’un texte, ils prendront progressivement conscience des articulations de la démarche de compréhension. Ils saisiront que cette démarche demande à la fois rigueur et exigence mais aussi infiniment d’audace et d’imagination. Vous devrez leur faire découvrir que lire c’est interpréter mais en aucun cas trahir.

Ne l’oubliez pas ! Vos élèves n’apprendront à lire qu’une seule fois de même qu’ils n’auront appris à parler qu’une seule fois. C’est à dire qu’ils comprendront une fois pour toutes ce que lire veut dire après avoir compris ce que parler veut dire. Cette prise de conscience des enjeux de la compréhension n’a rien d’une révélation subite, rien à voir avec l’ Eurêka ; elle n’est ni ponctuelle ni solitaire. Il vous appartient donc d’apprendre tout au long de l’année à chacun vos élèves à peser la compréhension qu’il construit en lisant un texte.

Sur le plateau de gauche de sa balance, il devra déposer toute l’obéissance, tout le respect qu’il doit au texte et à son auteur. Vous lui direz qu’un homme ou une femme a sélectionné des mots et pas n’importe lesquels ; qu’il ou elle a choisi de les organiser en phrases selon des structures particulières ; qu’il ou elle a décidé d’établir entre ces phrases des relations logiques et chronologiques significatives pour en faire un texte. Tous ces choix, fondés sur des conventions collectivement acceptées, constituent les directives que l’auteur a promulguées à son intention à lui, son lecteur inconnu. À ces directives, il doit infiniment de respect et d’obéissance.

Sur le plateau de droite, viendront au contraire s’entasser ses intimes convictions de lecteur, ses angoisses cachées, ses espoirs muets, ses expériences accumulées, parfois presque effacées. Tout ce qui fait de votre enfant un être d’une irréductible singularité. Sur ce plateau, vous l’inciterez à exercer la pression d’une volonté particulière d’interpréter ce texte comme aucun autre lecteur ne l’interpréterait. Vous accepterez que ses indignations ne soient pas celles d’un autre comme ne le seront pas ses enthousiasmes ni ses chagrins. Vous saurez que ses paysages ne ressembleront à aucun autre non plus que ses personnages.

Votre mission est d’apprendre à chacun de vos élèves à se comporter en lecteur responsable en l’amenant à respecter un juste équilibre entre le respect lucide des mots et des phrases qui composent le texte et son engagement singulier dans la construction du sens . Tout déséquilibre entraînerait sa chute : autant une soumission aveugle aux mécanismes du code le condamnerait à un déchiffrement aride, autant le tâtonnement aléatoire nierait la spécificité du texte et rendrait l’acte de lecture orphelin de l’auteur. Dès le début du CP (et bien sûr dès l’école maternelle) vous tirerez parti de toutes les occasions de lecture afin de lui révéler ses droits et ses devoirs : droit d’interprétation et devoir de respect du texte.

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