C’est quoi être un citoyen ?
Alain BENTOLILA – 07/04/2026
L’école doit construire une réponse à cette question sans ostracisme et sans couardise. Elle le doit à des élèves trop souvent exposés à des réponses hétéroclites, nourries de stéréotypes historiques, de souvenirs musicaux, de goûts culinaires et parfois de préjugés raciaux. Plutôt que de tenter de dresser une liste sans fin dans laquelle Roland de Roncevaux le disputerait au cassoulet, et Edith Piaf à Victor Hugo, l’école doit tenter de fonder notre identité nationale sur la capacité de chaque citoyen d’établir une claire hiérarchie entre les valeurs universelles qui fonde notre humanité, les spécificités culturelles du pays où l’on vit, et enfin les appartenances confessionnelles et ethniques dont on a hérité. J’insiste sur le terme « hiérarchie » ; il signifie que, dans la conscience d’un citoyen, les valeurs universelles doivent l’emporter sur les fondements historiques, culturels et linguistique nationaux qui eux-mêmes doivent s’imposer aux marques d’appartenance communautaires. C’est ainsi que le principe universel selon lequel les peuples doivent disposer d’eux-mêmes expose l’épopée coloniale à une juste critique que tout citoyen français doit accepter. De même, le principe français de laïcité s’impose à tout citoyen de quelle que confession qu’il soit et interdit toute dérive sectaire des religions. Un exemple qui me revient du fond de ma mémoire permettra peut-être d’illustrer cette hiérarchisation essentielle entre valeurs universelles et appartenance communautaire.
Relizane, petit village d’Algérie, nous sommes en 1958 ; j’ai neuf ans. La famille est réunie pour fêter ensemble les Pâques juives. Conformément à la tradition, le soir du Seder de Pessah, la famille s’est attablée pour raconter la sortie d’Egypte. Ce soir-là, un des rôles des enfants est de poser la question suivante : « en quoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits ? ». Et moi voyant à ma droite un couvert dressé devant une chaise vide, je demande à mon grand-oncle, rabbin de son « état : « dis-moi tonton Abraham, est ce que cette année quelqu’un va venir manger avec nous ?
Mon oncle me regarde longuement avec cette tendresse, cette bonté qui me manquent encore aujourd’hui et me répondit : » peut-être, peut-être quelqu’un frappera-t-il à notre porte et nous l’accueillerons. »
Encouragé par sa réponse, je lui demandai alors : « mais ce sera quelqu’un de notre famille ? « Non je ne crois pas » répondit mon oncle. » Mais, ce sera quand même un juif comme nous ? », insistai-je.
« Peu importe d’où qu’il vienne et qui il est, il sera le bienvenu. Et il ajouta avec un sourire, « parce que c’est un homme et qu’il aura faim de pain et d’histoires ».
Le fait que l’on appartienne, par un hasard heureux ou non, à un groupe qui partage certaines croyances, certaines habitudes culturelles, certains comportements et un lot d’histoires communes, ne doit donc en aucune façon effacer la singularité intellectuelle de chaque citoyen. La subordination des croyances d‘appartenance à nos valeurs humanistes apparaît en effet aujourd’hui absolument essentielle car c’est elle qui permet de vivre ensemble sans pour autant trahir sa communauté, sans avoir honte de ses racines. En bref, une appartenance ne se renie pas mais elle ne nous définit pas.J’appartiens à la communauté juive MAIS je revendique le droit de dénoncer la colonisation israélienne de la Cisjordanie ; tu appartiens à la communauté musulmane MAIS tu as le courage d’affirmer que tu reconnais le droit à l’existence de l’état d’Israël ; elle est catholique MAIS elle se bat pour le droit à l’avortement. Tout citoyen de quelle que nationalité qu’il soit doit ainsi avoir la capacité d’analyser avec objectivité, profondeur historique et humanisme une situation dans toute sa complexité en refusant que quiconque, au nom d’une appartenance commune, puisse lui imposer une vision tronquée et stéréotypée des réalités politiques sociales et culturelles.
Assumer son appartenance culturelle ou spirituelle sans que jamais elle prenne le pas sur nos valeurs universelles est l’unique façon de construire un dialogue national dans lequel chaque citoyen, dans sa singularité, contribue à construire l’intelligence collective. Portés par leur langue commune, tous sauront exposer et comprendre leurs arguments respectifs, sans soumission et sans haine et… ils rendrons la nation un peu plus intelligente. Pour que soit affirmée pacifiquement la richesse de sa diversité, l’identité nationale doit ainsi être portée par un engagement solennel de l’Ecole: « nul, quelle que soit sa croyance, quelle que soit sa culture, ne sera privé de la force de la parole, nul ne sera privé de la capacité de comprendre ». Pour relever le défi de la différence, la puissance de la langue commune, est en effet centrale. Fondamentalement, l’identité nationale, c’est la conscience d’appartenir à une communauté rassemblant des appartenances diverses, mais dans laquelle chaque citoyen partage une volonté de dialogue grâce à une égale maîtrise, un égal respect, un égal amour de la même langue. Afin de permettre à tous les citoyens d’une nation de ne considérer aucune différence comme infranchissable, aucune divergence comme inexplicable, aucune appartenance comme un ghetto identitaire.
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