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La reconquête de l’écrit

S’il est aujourd’hui, plus que jamais nécessaire que nous nous battions en famille et à l’école pour que nos enfants lisent avec émerveillement et précision et écrivent avec délice et exigence, c’est afin qu’ils sachent qu’ils sont et qu’ils seront. Lecture et écriture portent donc ensemble ce que j’appellerai la « résistance existentielle » au vertige du néant : ce sentiment de n’être rien, de n’avoir rien été et de devoir un jour n’être plus. À la question si essentielle « que suis-je ? », refusons qu’ls répondent « je suis celui qui disparaitra un jour et dont il ne restera rien ! » ; « Je suis celui qui, incapable de laisser une trace singulière de lui-même, meurtrit et tue pour faire semblant d’exister ». Non ! Il faut leur apprendre à tenir un tout autre discours : « Je suis celui qui écrit ce que personne d’autre n’a osé écrire, je suis celui qui écrit pour que, dans la nuit, au loin, plus tard, une chandelle s’allume que je ne verrai sans doute pas ». Aujourd’hui des forces obscures se liguent pour dissuader les enfants de « prendre la plume » afin de mettre en mots leur pensée. Elles prétendent leur offrir plus de fulgurance, plus d’évidence, plus de sécurité mais surtout elles leur promettent de les exonérer de l’effort de réflexion, d’organisation et de précision. Pour résister à la tentation de passivité et de soumission, ce sont les termes d’une alliance entre lecture et écriture que nous devons absolument leur transmettre. Et le maillon faible de cette alliance est aujourd’hui l’écriture. Nous devons donc donner à tous les élèves, d’où qu’ils viennent, l’envie et le talent d’écrire si nous voulons qu’ils ne sombrent pas dans la désespérance et l’insignifiance. Il faut donc que se manifeste, dans toutes les écoles de France, la volonté pédagogique collective de donner aux élèves le goût et les moyens de produire ensemble des récits suffisamment longs, soignés et passionnants pour qu’ils en soient fiers. Le désir et la capacité d’écrire un vrai texte (et non pas un texto) ne sont pas un don ou un goût dont certains seraient privés par décision divine, injustice génétique ou appartenance sociale ; cette envie d’écrire, cet « engagement en écriture » dépendent du soin que l’on aura eu de les nourrir de textes fondateurs ouvrant à des débats sur des questions universelles, elles dépendent aussi des habiletés lexicales, syntaxiques ou textuelles, nécessaires à une écriture longue et cohérente. J’appelle donc à une opération de reconquête de la lecture et de l’écriture à l’échelle nationale associant le nourrissage culturel et le perfectionnement de la maîtrise de la langue ; car telles sont les conditions d’une puissance, d’une originalité et d’une clarté narrative que les élèves de chaque classe exprimeront collectivement. L’année dernière, trois classes de CM2 (en REP+) ont produit chacune une nouvelle d’une vingtaine de pages d’une rare qualité qui ont été publiées pour le plus grand bonheur des élèves, des professeurs et des parents. Cette année, dans la même perspective, quatre académies ont mobilisé plus de soixante-dix classes de CM2 chacune engagée dans la rédaction collaborative d’un récit d’au moins une quinzaine de pages que les éditions Gallimard éditeront. L’année prochaine ce sont plus de 250 classes qui « rentreront en écriture ». A tous ceux qui baissent les bras et se résignent à ce que certains élèves ne soient pas « faits pour l’écriture », nous voulons prouver que l’on doit avoir pour tous l’ambition d’une écriture au long court, qui garde toute sa cohérence, son élégance et son originalité. A tous ceux qui disent qu’aujourd’hui le temps n’est plus à l’écriture personnelle, nous répondons qu’elle porte haut le récit comme l’argumentation, qu’elle construit le spirituel comme le scientifique et qu’elle est de ce fait le propre de l’Homme.   L’opération « reconquête de l’écriture » a montré que l’écriture est au cœur même de la pédagogie de la langue française car elle réunit et met en synergie une compréhension libre et exigeante des textes et l’ensemble des compétences et des habiletés linguistiques. Lire, débattre et écrire ensemble rassembleront ainsi les élèves que certains voudraient opposer sous de prétextes de diversité culturelle et de marques identitaires. Partageant un patrimoine culturel commun, respectant lucidement les mêmes conventions linguistiques, acceptant la confrontation sereine, ils pourront alors faire œuvre commune -j’oserais dire « chef-d’œuvre » commun. L’effort individuel et collectif leur apparaitra alors légitime. Vous pouvez chers élèves être fiers de vous-mêmes, vous pouvez affirmer en lisant ce livre : « cette trace est la nôtre ; ce récit est le nôtre ; nul ne nous l’a dicté, nul ne nous l’a imposé. Il est le fruit de nos imaginations réunies, nourries par des récits qui nous ont rassemblés ; le fruit de débats fermes et respectueux ; le fruit des efforts consentis pour aiguiser nos compétences linguistiques mises au service d’une transmission qui nous dépasse. » 

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