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  1. Sans exagération et sans complaisance : la juste mesure

Depuis 1990, les performances en lecture et écriture de plus de 400 000 jeunes gens de nationalité française âgés de 17 à 18 ans sont évaluées par le ministère de la Défense assisté par l’équipe du professeur Alain BENTOLILA. On a pu constater que, de manière constante, depuis 27 ans, plus de 10% de ces jeunes gens, dont une majorité était encore scolarisée, manifestent de sérieuses difficultés (moins de 65% de compréhension) à comprendre un texte simple de type narratif ou fonctionnel de moins de 3000 signes. Les tâches d’écriture les plus simples les mettent aussi en échec.

Tableau : Mesure des performances en lecture auprès des bénéficiaires du RSA, des détenus et des jeunes de 17 à 18 ans.

    Catégories de lecteurs et de non-lecteurs  RSA 2015 *  Détenus en maison d’arrêt 2016  Enquête sur la JDC 2018
  Personnes dans l’incapacité de déchiffrer un mot Seuil de l’analphabétisme  12%  6%  1%
  Personnes uniquement capables d’identifier des mots Seuil de l’agrammatisme  12%  9%  5%
  Personnes capables, au mieux de comprendre des phrases simples Seuil de l’illettrisme  16%  8%  6%
  Personnes incapables de comprendre un texte long (plus de trois pages) Seuil des « peu-lecteurs »  25%  27%  22%
  Total des lecteurs endurants et polyvalents Seuil de la lecture autonome  35%  48%  66%

En 2018, 12% des jeunes Français de 17 à 18 ans étaient en difficulté de lecture et d’écriture. Parmi eux, 6% en difficulté suffisante pour les handicaper très sérieusement dans leur parcours scolaire et leur vie sociale. Cela représente plus de 65 000 jeunes qui sortent chaque année de notre système scolaire avec de sérieuses difficultés de lecture, une très médiocre capacité à mettre en mots écrits leur pensée et souvent une maîtrise toute relative de l’explication et de l’argumentation orale. À des degrés divers, ils sont tous en insécurité linguistique ; c’est-à-dire qu’ils ont noué tout au long de leur apprentissage de tels malentendus avec la langue orale et écrite que la lecture, l’écriture et la parole constituent pour eux des activités à risques, des épreuves douloureuses et redoutées. Ils constituent une masse importante d’illettrés qui ne pourront pas lire un article de journal, comprendre les détails d’une convocation ou d’un document administratif, suivre un mode d’emploi ou bien encore se servir d’un plan ou d’un tableau. Leurs difficultés de lecture les marginalisent et rendent aléatoire leur participation à des actions de formation ou d’insertion.

Si les personnes en situation d’illettrisme représentent environ 12% de la population, les « peu-lecteurs », incapables de lire et de comprendre un texte de plusieurs pages, avoisinent vraisemblablement les 22%. Cette population n’ouvrira jamais un livre et sera ainsi exclus de notre patrimoine culturel. Cela impose qu’au sortir de l’école tous les d’élèves aient les moyens et… le courage d’affronter LA DISTANCE.

Les données, issues de l’enquête sur la population carcérale montrent que le nombre de jeunes ayant de faibles performances au test de lecture était important dans les maisons d’arrêt. Ces constats confortent l’hypothèse d’une évolution vers une société qui met à l’écart les jeunes qui ne possèdent pas une maîtrise suffisante de la lecture et de l’écriture.

L’enquête réalisée auprès des bénéficiaires du RSA établit une très forte représentation de personnes en difficulté de lecture. L’enquête s’est déroulée sur une année et a concerné 13 départements de métropole. L’échantillon (1009 personnes) a révélé que 12% de personnes étaient dans la totale incapacité de lire (analphabètes), et que 54% de personnes connaissaient des difficultés de divers ordres. 35% étaient des lecteurs aguerris.

Parmi les jeunes, l’illettrisme est moins important mais très pénalisant. A la différence de leurs aînés, les jeunes accèdent plus difficilement à une première expérience professionnelle. Leur difficulté face à l’écrit leur a fait, en général, quitter l’école aux alentours de 17 ans et le risque de « s’installer » dans une période d’errance qui peut durer plusieurs années est réel. Durant cette période, rien ne semble favoriser leur future insertion. Actuellement les missions locales et les permanences d’accueil d’information et d’orientation[1] arrivent difficilement à toucher les jeunes de moins de 20 ans qui ont quitté le système scolaire et concentrent de fait leur action sur ceux qui, ayant par exemple connu jusqu’à 5 ans d’errance, ressentent « enfin » le besoin d’être aidés. En fait, ces périodes favorisent l’évanescence des savoirs, accroissent les difficultés et renforcent la prise de distance avec l’écrit.

  • Le couloir de l’illettrisme traverse notre école

Une part importante des élèves empruntent le long couloir de l’illettrisme qui, de la maternelle jusqu’en 3ème, traverse l’école de la République. Ils ont toujours été en retard sur les compétences affichées. Ils ont souffert d’un déficit majeur de vocabulaire à six ans ; ils ont acquis quelques aptitudes au déchiffrage des mots à huit ans alors qu’ils auraient dû pouvoir comprendre des textes d’une quinzaine de lignes ; ils sont difficilement parvenus à repérer quelques informations ponctuelles à douze ans quand on attendait qu’ils fussent des lecteurs autonomes capables de lire avec autant d’efficacité un conte, un énoncé de mathématique ou une texte scientifique. Ils ont très tôt endossé le costume de l’échec et ne l’ont plus quitté. Six enfants sur cent vont à l’école élémentaire pendant plus de dix ans et ne comprennent pas un texte court et simple ; six autres sont condamnés à une lecture de surface n’ouvrant à aucune distance, à aucune critique. À l’entrée au collège, 12 % des élèves se trouvent donc aujourd’hui en difficulté de lecture suffisamment sérieuse pour handicaper leurs apprentissages disciplinaires. Brutalement livrés à eux-mêmes devant les exigences du collège, ces élèves vont s’enfoncer, année après année, dans le long couloir de l’illettrisme. Ils vont vivoter pendant quatre ou cinq ans en ne tirant aucun parti de leurs études ; l’institution les passera par pertes et profits. L’école primaire les a maintenus en survie sans vraiment parvenir à les remettre à niveau ; le collège les achève. Il y a là comme une espèce de scandale. Sur 100 élèves en difficulté en 6ème, 94 % le seront encore en classe de 3ème. Ils n’auront pas leur brevet des collèges à une époque où le baccalauréat ne garantit plus rien. Une minorité d’entre eux, plus habiles dans des domaines pratiques, obtiendront un CAP parce qu’à la longue et, malgré des insuffisances notoires dans les matières générales, on considérera que, somme toute, ils le méritent bien. Mais – et cela est essentiel – ce CAP ou BEP si difficilement obtenu, ils l’auront décroché par défaut. Ils auront été orientés vers ces filières non parce qu’ils avaient envie d’exceller dans un métier manuel mais parce qu’on leur a dit qu’ils n’étaient bons qu’à cela. Tant que nous accepterons que le couloir de l’illettrisme débouche directement sur l’enseignement technique et professionnel, nous marquerons cette filière au fer de la honte et de la frustration.

De la grande section de l’école maternelle jusqu’à l’âge de 16 ans, les chiffres s’inscrivent avec une constance têtue et effrayante. Tous les élèves en difficulté en maternelle ne sont évidemment pas promis à l’illettrisme ; mais plus on avance dans ce couloir qui traverse notre école, plus se font rares les portes de sortie, plus s’affirme la conscience de l’échec, plus lourd pèse un découragement qui engendrera la révolte et la violence.

  • Illettrisme, vulnérabilité intellectuelle et violence

Lorsqu’ils sortent de ce couloir où ils n’ont appris que la frustration, la rancune et le repliement, ils sont promis à l’enfermement linguistique. Ils sont alors contraints de renoncer à exercer ce pouvoir propre à l’humain de transformer, quelque peu que ce soit, les autres et le monde par l’exercice pacifique de la langue orale ou écrite.

L’illettrisme incite ceux qui le subissent au constat ponctuel et à la qualification radicale ; il rend donc difficile la mise en cause des mots d’ordre définitifs et des principes explicatifs du monde faussement présentés comme universels. Un élève privé de réel pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, ne pourra pas prendre une distance propice à la réflexion et à l’analyse. Il sera certainement plus perméable à tous les discours sectaires et intégristes qui prétendront lui apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Il pourra plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision dichotomique et manichéenne. Il se soumettra plus docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires pourvu qu’elles lui donnent l’illusion de transcender les insupportables frustrations quotidiennes d’une vie privée de sens. Au sortir de l’école, bien des enfants de ce pays ont à affronter un monde dans lequel l’excès de crédulité se révèle souvent fatal. Un monde où discours et textes de nature totalitaire, sectaire et intégriste se présentent sous le couvert d’une parfaite correction grammaticale, articulés souvent selon une argumentation sans faille. La réfutation de ces textes suppose que l’on ait été formé à la mise en cause, au questionnement, à l’exigence, que l’on ne tienne rien de ce qui est dit ou écrit pour acquis , qui que soit celui qui l’a exprimé. Être capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses du langage, être prêt à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée, voilà ce que l’on doit à nos jeunes si l’on veut qu’ils contribuent à donner à ce monde un sens honorable.

La langue orale et écrite doit permettre de rassembler, de transcender les clivages, de guérir les déchirures. Elle ne peut pas annihiler les différences religieuses et sociales, mais peut les rendre audibles les unes aux autres. C’est ainsi qu’elle contribuera à préserver le lien social et à éviter que ce pays ne devienne un conglomérat de groupes imperméables les uns aux autres, prêts à tous les affrontements, à toutes les violences. L’impuissance à communiquer avec ceux qui ne leur ressemblent pas leur rendra impossible toute tentative de débat pacifique, tolérant et maîtrisé. Elle les condamne à vivre dans un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. Ils ignorent ce temps où l’on peut s’exprimer voire s’affronter avec des mots, plutôt que d’en venir aux mains… ou aux armes. L’impuissance linguistique a réduit certains jeunes de ce pays à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils saccagent, ils meurtrissent, ils tueront parce qu’ils ne peuvent se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. Leur violence se nourrit de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût d’eux-mêmes et de l’Autre. La violence aujourd’hui est muette.

  • Les nouveaux illettrés

Si nous « produisons » aujourd’hui à peu près la même quantité d’illettrés qu’il y a quarante ans leur relation au livre et leurs comportements de lecture ont complètement changé de nature. Plus inquiétant encore, les jeunes en difficulté sont passés d’un déchiffrage maladroit à un irrespect total du texte.

Nous récoltons aujourd’hui ce que nous avons semé ! D’une part le renoncement à accompagner tous les élèves vers une lecture longue et riche, au prétexte indigne que certains n’étaient pas fait pour cela ; D’autre part, l’invitation coupable à imaginer une histoire en prenant un appui précaire sur des illustrations ou des intuitions qui a conduit, pendant leur apprentissage de la lecture, un grand nombre d’entre eux à développer un comportement de lecture où l’invention l’emporte sur le respect.

Nous sommes donc passés d’un temps ou les difficultés de lecture se manifestaient par une syllabation épuisante à un temps où les jeunes illettrés mettent le texte de côté, jettent l’auteur aux oubliettes pour affirmer la toute-puissance de leur imagination. Les premiers posaient un problème qu’une pédagogie adaptée pouvait corriger ; les seconds ont noué avec l’écrit un malentendu infiniment plus grave : un homme, une femme a écrit un texte ; il ou elle y a mis ses espoirs de se prolonger par la transmission écrite ; à cet appel, par incompétence ou désinvolture, non seulement les nouveaux illettrés ne répondent pas, mais ils ne l’entendent même pas. Ils lisent mal, mais surtout ils ne savent pas ce que lire veut dire, parce que ni l’école ni la famille ne le leur ont appris. Voilà ce qu’est l’illettrisme aujourd’hui : la destruction du pacte sacré de la transmission. A-t-on gagné au change ? 

  • L’irresponsabilité des bien-pensants

Il faut dénoncer cette tendance à la mode qui tente d’édulcorer les détresses sociales et culturelles, de maquiller certains handicaps douloureux, en les diluant dans le concept flou de la diversité culturelle sous le prétexte démagogique d’éviter la stigmatisation.

Avoir du mal à lire et encore plus à écrire n’a rien d’identitaire ; cela aggrave la marginalisation sociale et rend plus improbables les chances d’en sortir. Pour être politiquement correct, faut-il se contenter de décrire, admiratif et amusé, les astucieuses stratégies de citoyens qui s’échinent à contourner les obstacles quotidiens que leur imposent leurs difficultés de lecture et d’écriture ? Faut-il, pour échapper à l’accusation de conservatisme s’ébahir devant la vivacité et le pittoresque d’une langue des jeunes qui enferme plus qu’elle ne libère ? Faut-il enfin au nom du droit à la différence (et à l’indifférence) accepter que certains soient privés d’aller au plus loin d’eux-mêmes découvrir l’écrit d’un autre et qu’il leur soit interdit de proposer leur pensée à l’intelligence d’un autre avec une chance d’être compris ? Si les hommes et les femmes en situation d’illettrisme ont droit à notre respect et à notre solidarité, l’illettrisme qui rend difficile l’exercice de leur citoyenneté n’est en rien acceptable ; la description sociologique de ce phénomène ne lui confère aucune lettre de noblesse socioculturelle.

Que ce concept recouvre des difficultés linguistiques de nature et de degrés fort différents, nul n’en doute ; qu’il renvoie à des situations sociales et culturelles diverses, nous en sommes convaincus. Pour autant tous ceux qui entretiennent avec la langue orale et écrite des malentendus douloureux se trouvent vivre plus difficilement que les autres ; ils ont moins de chance de décider de leur destin social ; ils sont plus vulnérables devant des textes sectaires et intégristes.

La vraie question, la seule qui mérite d’être posée, est de savoir comment et avec qui nous tenterons dans les années qui viennent de distribuer de façon plus équitable le pouvoir linguistique : parler juste c’est-à-dire avec l’audace d’affirmer sa volonté de parole mais aussi avec l’infinie considération que l’on doit à l’Autre ; lire juste c’est-à-dire avec le respect que l’on doit au texte d’un autre mais aussi la volonté d’en donner sa propre interprétation ; écrire juste en savourant le plaisir de chacun des mots que l’on a choisis mais en ayant le souci d’un lecteur que l’on sait exigeant.

  • Agir

L’illettrisme pose à notre pays un problème qui dépasse de très loin la seule question du lire et de l’écrire. Être illettré aujourd’hui c’est être empêché de participer à l’essor de ce pays parce que l’on est privé des moyens minimum nécessaires à la promotion sociale et économique. Être illettré aujourd’hui, c’est être enfermé dans un cercle étroit de connivence et de proximité, coupé de la communication sociale et de la culture commune. Être illettré aujourd’hui, c’est être vulnérable face à des discours et à des textes dangereux portés par des individus sans scrupules. Être illettré enfin, c’est être plus immédiatement porté au passage à l’acte violent parce que l’argumentation, l’explication est devenue difficile. L’illettrisme en bref accompagne souvent la précarité et la marginalisation et rend infiniment difficiles les chemins de sortie. Il est donc urgent d’agir avec autant de pertinence que d’ambition.

Qu’a-t-on réellement fait pour faire reculer l’illettrisme en France chez les adultes ? Depuis plus de vingt ans on s’indigne au vu des chiffres de l’illettrisme ; on exhorte les enseignants, les formateurs, les parents, on en appelle aux bénévoles et pourtant la situation s’est lentement mais sûrement détériorée. Est-ce à dire que l’on n’a pas affecté de crédits à l’insertion sociale ? Loin s’en faut ! Mais dans tous ces programmes d’insertion, la lutte contre l’illettrisme est restée le parent pauvre. L’essentiel a trop souvent été de présenter des statistiques honorables de placements professionnels d’autant plus précaires qu’est négligée la maîtrise nécessaire des savoirs de base. La réforme essentielle sur l’apprentissage n’aura que peu d’effet si elle ne prend pas en compte l’incapacité de certains jeunes à lire et à écrire avec précision et efficacité.

Sur le terrain, les différentes administrations concernées par la lutte contre l’illettrisme fonctionnent en parallèle sans beaucoup de synergies. Pire encore, elles pratiquent pour la plupart une « stratégie de guichet » : tout est prêt pour accueillir les jeunes illettrés à la seule condition qu’ils viennent là où on les attend… Quant aux associations, qui se dévouent souvent sans compter, elles sont en butte à une bureaucratie paralysante qui les place dans une situation de précarité interdisant toute innovation et formation sérieuses. Il nous faut donc créer dans chaque région les conditions propres à mobiliser les associations et les administrations autour d’un projet national : prouver jour après jour et de façon concrète à ces centaines de milliers de jeunes adultes sortant d’un cuisant échec scolaire que la lecture et l’écriture sont les meilleures armes pour forger leur propre destin professionnel et social. Car il faut bien comprendre qu’en matière de lutte contre l’illettrisme, la charge de la preuve nous incombe. Ces jeunes ne seront pas convaincus par des discours moralisateurs vantant les bienfaits de l’écrit ; il faudra leur « faire toucher du doigt » que lire, écrire, argumenter et compter permettent de mieux contrôler ses choix de vie, c’est-à-dire de fixer soi-même ses propres buts. En bref, il s’agit de construire un parcours accompagné débouchant sur un véritable avenir culturel et professionnel en tentant obstinément de répondre à la question que l’école a toujours éludée : « Pourquoi apprendre à lire ? ».


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[1] Réseaux d’aide à l’insertion des jeunes.

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