A qui profite l’évaluation ?

Durant ces quarante dernières années, on est passé brutalement d’une situation où 3 élèves sur 4 n’accédaient pas à l’enseignement secondaire, à celle où, aujourd’hui, tous les élèves y entrent et y restent au moins cinq ans. On comprend bien qu’une telle révolution a brutalement et profondément transformé la composition sociale et culturelle de la population scolaire. Lorsque s’est levée la barrière d’une sélection qui -reconnaissons le- était injuste et cruelle, un nombre considérable d’enfants, auparavant écartés, se sont trouvés précipités dans un système qui n’était pas conçu pour eux. Il eût donc fallu que cette école se transformât en profondeur dans ses contenus, sa pédagogie, la formation de ses maîtres et ses finalités professionnelles. Elle est en fait restée quasiment identique à elle-même. Le résultat est que si l’école a réussi sa massification, elle a raté sa démocratisation : Plus de 20% des élèves arrivent au CP en déficit grave de vocabulaire et avec une organisation de phrases qui est à mille lieux de ce que leur manuel de lecture va leur proposer. C’est la même proportion d’élèves qui entrent au collège en comprenant mal les textes qui leur sont soumis et se trouvent relégués ou orientés par défaut.

La question à laquelle, nous sommes aujourd’hui appelés à répondre avec franchise et lucidité est la suivante : « acceptons-nous que la médiocrité linguistique et culturelle d’un enfant soit programmée dès six ans selon qu’il est né du bon ou du mauvais coté du périphérique, selon qu’il vit en zone urbaine ou rurale ou selon qu’il appartient à une famille culturellement favorisée ou non ? Nous n’y répondrons pas en multipliant les évaluations statistiques et comparatives qui n’auront aucun effet sur la pédagogie quotidienne et en transformant les classes en annexe de laboratoires de recherche. Il nous faut aujourd’hui transformer la logique d’un échec programmé et sans cesse camouflé en logique de continuité et d’accompagnement ferme et lucide. C’est la seule manière de passer d’un système complaisant et injuste à un système alliant exigence et générosité. Pour cela il convient de gérer avec lucidité le passage des différents paliers que les élèves ont à franchir de la maternelle au collège en mettant en place des sas de transition. Cela consistera à organiser des évaluations diagnostiques régulières situées en novembre et en mars pour identifier les difficultés spécifiques de chacun. Sur cette base sera mise en place une véritable remise à niveau de durée et de contenu adaptés à chaque cas. C’est justement ainsi que procèdent les pays qui ont de meilleurs résultats sans pour autant dépenser plus que nous pour l’éducation. Nous proposons donc d’instaurer un système d’évaluationqui profite à l’enseignant dans sa classe . Cela signifie que chaque enseignant devra être à même d’identifier les difficultés singulières de chaque élève et le rythme singulier de chaque parcours d’apprentissage afin qu’en fonction des différents profils de compétences, il instaure une démarche de différenciation pédagogique lucide qui accompagne chacun selon ses besoins. Une évaluation fertile est celle qui rend l’enseignant plus lucide, plus à l’écoute des besoins de ses élèves et plus à même d’’accompagner chacun avec pertinence et ambition. C’est cette démarche rigoureuse que nous préconisons dans l’opération AILE (Apprentissage Intégral de la Lecture) pour les CP et CE1 dédoublés.

L’entrée dans la lecture en CP puis en CE1 impose un suivi qui diagnostique la progression des élèves dans l’apprentissage et l’évolution des processus cognitifs mis en œuvre. Ce suivi permet de cibler les parcours d’entrainement en proposant de manière différenciée, voire individualisée des activités correspondant au profil de compétence respectifs des élèves. Chaque élève avancera ainsi à son rythme sans trébucher en cours de route. Le suivi organisé dans AILE est donc évolutif, et les items observés lors d’activités à réaliser par l’élève changent d’une période à l’autre. Notre proposition permet à l’enseignant d’être informé sur les progrès à trois périodes clés de l’année : entre fin novembre et fin décembre, entre mars et avril, puis de fin mai à fin juin.

Lors de chacun de ces trois temps, plusieurs compétences sont observées tant en identification des mots qu’en compréhension de l’écrit. L’enseignant choisira le moment propice pour mettre œuvre le diagnostic.

Concernant l’identification des mots, l’accent est mis particulièrement sur la conscience phonologique, la compréhension du principe alphabétique, le maniement du code, l’émergence puis l’exercice de la reconnaissance orthographique. Chacun de ces points s’avère fondamental pour accompagner les élèves vers l’autonomie de la lecture et sa fluence. Selon les moments de l’année, on attend des élèves qu’ils découvrent certains aspects, qu’ils en développent d’autres et enfin qu’ils les maîtrisent tous. Les activités diagnostiques évoluent donc au cours des années, ainsi que les activités d’entrainement qui y sont associées.

Concernant la compréhension, les compétences liées à l’exercice du sens en émergence sont constantes mais elles évoluent en degré d’ambition et d’exigence. 5 compétences sont particulièrement travaillées focalisant sur le récit, le texte narratif. Il s’agit principalement des aspects liés à la perception des personnages, à l’organisation temporelle et aux lieux, au repérage littéral et inférentiel (les implicites, la compréhension générale du texte ou document), au travail de morphologie et de syntaxe, au domaine du vocabulaire et des mécanismes lexicaux. Les compétences portent ainsi sur les aspects linguistiques et sémantiques associés à la construction de la représentation et du sens.

Au cours de la première partie de l’année, les activités diagnostiques peuvent être réalisées par les élèves à partir de consignes et de textes lus aux élèves, selon ce qui est étudié. De plus en plus, les élèves sont ensuite mis en situation d’autonomie. De ce fait, les diagnostics font se rejoindre progressivement identification et compréhension au cours de l’année, portant sur la justesse et la rapidité de l’exécution du déchiffrage et l’expression de la compréhension de ce qui est déchiffré sans un appui extérieur.

Les diagnostics sont suffisamment précis et complets pour être significatifs et pour accompagner ensuite et à chaque fois les entraînements associés.

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