LA COMPREHENSION DES TEXTES

  Savoir ce que c’est que lire avant de savoir lire

Un élève doit apprendre à « peser » sa lecture afin d’équilibrer l’exercice légitime de son droit d’interprétation et le respect nécessaire qu’il doit porter au texte et à l’auteur.

Sur le plateau de gauche de sa balance, il devra déposer toute l’obéissance, tout le respect qu’il doit au texte et à son auteur. On lui dira qu’un homme ou une femme a sélectionné des mots et pas n’importe lesquels ; qu’il ou elle a choisi de les organiser en phrases selon des structures particulières ; qu’il ou elle a décidé d’établir entre ces phrases des relations logiques et chronologiques significatives pour en faire un texte. Tous ces choix, fondés sur des conventions collectivement acceptées, constituent les directives que l’auteur a promulguées à son intention à lui, son lecteur inconnu. À ces directives, il doit infiniment de respect et d’obéissance.

Sur le plateau de droite, viendront au contraire s’entasser ses intimes convictions de lecteur, ses angoisses cachées, ses espoirs muets, ses expériences accumulées, parfois presque effacées. Tout ce qui fait de chaque élève un être d’une irréductible singularité. Sur ce plateau, on l’incitera à exercer la pression d’une volonté particulière d’interpréter ce texte comme aucun autre lecteur ne l’interpréterait. On acceptera que ses indignations ne soient pas celles d’un autre comme ne le seront pas ses enthousiasmes ni ses chagrins. Vous saurez que ses paysages ne ressembleront à aucun autre non plus que ses personnages.

  L’équilibre nécessaire

Un jeune lecteur doit ainsi apprendre à établir un juste équilibre entre les deux exigences de la lecture : équilibre entre les légitimes ambitions d’interprétation personnelle et prise en compte respectueuse des conventions du texte. Tout déséquilibre pervertit gravement la probité de l’acte de lire.

Ainsi le respect que l’on porte à un texte peut se changer en servilité craintive, au point que la compréhension même devient offense . S’ouvre alors le risque de n’oser donner à ce texte qu’une existence sonore en se gardant d’en découvrir et d’en construire le sens car toute construction personnelle du sens deviendrait sacrilège. Un lecteur pourrait ainsi considérer que le statut du texte le met hors d’atteinte de son intelligence et de sa sensibilité et il renoncerait à exercer son juste droit d’exégèse et de critique. Il pourra se livrer pieds et poings liés à la merci d’intermédiaires peu scrupuleux qui prétendront détenir la clé d’un sens qu’ils l’obligeront à recevoir avec infiniment de crainte et de déférence.

Mais lorsqu’au contraire, le texte n’est qu’un tremplin commode pour une imagination débridée, lorsque sont négligées par désinvolture ou incompétence les directives qu’il impose, on rend alors ce texte orphelin de son auteur ; on en trahit la mémoire ; on efface la trace qu’il a voulu laisser ; on rompt la chaîne de la transmission en bafouant l’espoir de l’auteur d’être compris au plus juste de ses propres intentions mais aussi au plus profond de l’âme de son lecteur. Habitués à « parier » sur l’identité des mots en se fondant sur de fragiles indices contextuels, invités à imaginer une histoire en prenant un appui précaire sur des images ou des intuitions, bien des élèves pourraient ainsi développer un comportement de lecture où l’imprécision le dispute à la désinvolture.Ils viendront au terme de leur scolarisation former des cohortes de faux lecteurs : des « inventeurs » de sens, négligeant de saisir les indices lexicaux et syntaxiques du texte et échafaudant une signification qui n’a que peu à voir avec l’intention de l’auteur.

  Une démarche pour apprendre à comprendre

Faire comprendre à un enfant la démarche de compréhension d’un texte exige qu’il la vive avec lucidité afin de prendre conscience des droits et des devoirs qu’elle impose. Le mode d’accompagnement est donc fondamentalement différent de celui que révèle une relation d’enseignement traditionnelle. L’adulte commence par « accoucher » les représentations que chacun des enfants se fait du texte proposé. Il les accueille avec patience et bienveillance et en garde les traces précieuses dans leur diversité. Il sait que l’importance à ce stade c’est que la fonction imageante de chaque élève opère dans sa singularité. Il sait aussi que viendra ensuite le temps de l’arbitrage et du tri ; le temps où le texte et l’auteur revendiquerons leur droit légitime de distinguer l’interprétation acceptable de la trahison. On doit donc d’abord faire confiance à l’intelligence de l’enfant En vivant avec ses camarades les difficiles négociations du sens d’un texte, il prendra progressivement conscience des articulations de la démarche de compréhension. Il saisit que cette démarche demande à la fois rigueur et exigence mais aussi infiniment d’ouverture, d’attention et de patience.

  Lire différemment des textes de types différents

L’équilibre entre droits et devoirs se négocie en fonction du type de texte. La maîtrise polyvalente de la lecture fait donc partie intégrante de la compréhension des textes. On ne comprend pas de la même façon un conte merveilleux et un énoncé de mathématique : si on lisait le conte comme on devrait lire un énoncé, on risquerait de s’ennuyer à mourir. Mais si on lisait un énoncé comme un conte, on ne trouverait jamais la solution du problème. Il doit comprendre que pour lire un conte, il aura infiniment plus de liberté d’imagination que pour décortiquer l’énoncé d’un problème.

L’enfant s’apercevra que les histoires, les contes, les récits l’invitent à projeter sur l’écran de son cerveau un film dont il tracera lui-même les décors, dessinera lui-même les personnages en fonction bien sûr des directives de l’auteur. Une fiction ouvre à l’imagination du lecteur de larges espaces. Un texte explicatif en science par exemple exige une rigueur sans faille pour saisir chaque information et la mettre en relation précise avec les autres. Un récit historique impose de suivre exactement la chronologie des faits et de mémoriser les éléments essentiels. Un document polymorphe qui exige que l’on associe image, tableaux, schémas et textes est un tout autre défi. Il faut donc qu’un lecteur tout au long de son apprentissage se frotte à des textes de types différents et qu’on l’aide à prendre conscience que, face à chacun, il faut définir un mode de lecture pertinent.

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