9L’enfant apprend à construire ses propres images mentales

Imaginons que nous vous lisiez une histoire. La première phrase s’énonce ainsi : « Les roseaux chantaient sous le vent ; la petite fille avançait sur le sable en dansant. » L’auteur a sélectionné des mots particuliers et pour composer chacun d’entre eux, il a associé une suite de sons à un signifié spécifique : « sable » n’est pas « table » ni « fable » ; « vent » n’est pas « banc » ni « temps ».  L’auteur a organisé ces mots en leur appliquant des règles grammaticales précises : il a ainsi placé « roseaux » avant « chantaient » et « petite fille » avant « avançait » pour indiquer qu’ils sont respectivement les agents de chacune des deux actions. Ces conventions arbitraires ne sont pas négociables et constituent les directives imposées par la volonté du narrateur. Elles n’impliquent cependant pas, malgré leur force, que l’expérience que vous avez vue ou imaginée en lisant, sera construite à l’identique par l’ enfant à qui vous lirez cette histoire. Loin s’en faut !

Ces directives laissent toute la place à l’ imagination de l’enfant qui s’est, au fil de son existence, nourri de tout ce qu’il a vu, ressenti, dit, entendu ou lu. Lui imaginera peut être cette petite fille, svelte et blonde là où vous, lisant la même phrase, vous l’êtes représentée petite, brune et boulotte. Sur la toile de son imagination peut être peindra-t-il le sable blanc d’une plage, alors que vous évoquerez le sable rouge du désert.

Cet enfant interprétera donc au plus profond de lui-même, les mots que vous avez lus pour lui. Ces mots activent sa « fonction imageante » qui doit établir avec soin un juste équilibre entre son imagination singulière et le respect qu’il doit aux choix linguistiques que vous lui avez imposés.  Cette même phrase déclenchera autant de représentations qu’il y aura d’auditeurs et cependant, toutes ces représentations, certes différentes, auront entre elles plus de choses en commun qu’avec celles déclenchées par un mot ou une phrase différente. Cet enfant explorera l’immense diversité d’interprétation des mots mais aussi reconnaîtra les strictes frontières de chaque territoire lexical. Il apprendra ainsi à négocier entre sa tentation de toute puissance imaginative et les directives que vous lui avez transmises. Mais n’oubliez pas que c’est à la construction de sa propre représentation mentale qu’il « travaille. Plus un enfant aura été nourri, dès le plus jeune âge, de représentations diverses autorisées par un même mot ou une même phrase, plus il trouvera légitime de construire SA propre représentation à la fois singulière mais aussi contrôlée.


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