8L’enfant découvre toute la puissance de la détermination

Vers 2/3 ans, un enfant a accepté que le même mot renvoie à des réalités multiples, différant chacune par la taille, la couleur, l’appartenance , la fonction ou les propriétés … Il ne désigne donc plus un élément visible du monde, il évoque un ensemble de possibles de plus en plus vaste. Il va très vite se rendre compte que la distance qu’il a établie entre les éléments concrets du monde et les mots qu’il prononce comporte un risque.

La distance donne à l’auditeur la possibilité d’interpréter un mot en créant une image mentale particulière sur laquelle il a de moins en moins de retour. Or cette image peut aller à l’encontre des intentions du locuteur entraînant tous les malentendus possibles. Conscient de cette imprécision et donc de sa perte de maîtrise l’enfant va devoir se donner les moyens de réduire le champ des interprétations en utilisant des mots comme « rouge », « verte », « de papa », qui permettent de contrôler l’inventaire des représentations possibles de son auditeur : « Je veux la balle, pas la bulle ; la rouge pas la bleue ; celle de Bilal et pas celle de Vanessa… ». Pour reprendre l’exemple de « nousse », tant que la petite fille réservait ce nom à son petit ours en peluche et à lui seul, point n’était besoin de le déterminer d’aucune manière, puisque l’objet nommé était unique. Par contre, dès l’instant où « nousse » en vient à désigner tous les ours possibles, il devient indispensable pour elle de spécifier si sa volonté est de provoquer la représentation d’un ours qui sera « grand » ou « petit », « brun » ou « blanc », « féroce » ou « gentil », le sien ou celui de sa sœur, un ours qui gronde ou un ours qui dort…

Se prépare, de la sorte, le moment où l’enfant pourra décider de verbaliser ces différences en utilisant des adjectifs qualificatifs, des déterminants et … des verbes. Il a compris qu’un ours, qu’il soit brun ou blanc, réel ou dessiné, immense ou tout petit, se nomme toujours « ours », et en aucun cas « loup » ou « chien », mais que cela ne dit rien de ses qualités ou de son appartenance : L’abstraction augmente certes son pouvoir d’évocation mais affaiblit le contrôle qu’il exerce sur le dessin de l’image mentale de son interlocuteur. C’est afin d’être compris au plus juste de ses intentions que s’impose à lui la nécessité non seulement d’évoquer ce dont il parle, mais surtout de dire quelque chose à son propos : il parle d’un ours (et non d’une gazelle) et il dit à son propos qu’il est blanc (et pas brun) et qu’il dort (et non qu’il boit). De même, le mot château, qui renvoie à tous les châteaux possibles deviendra alors celui « de l’ogre », il sera « blanc » ou « noir », « magnifique » ou « effrayant » et même « de cartes » ou « de sable », il resplendira au soleil ou se perdra dans l’obscurité… L’ enfant est rentré dans le monde de la détermination . Celui où il pourra à sa guise guider la construction de l’image mentale de son auditeur : mettant de la couleur, indiquant une appartenance, précisant la matière, animant un personnage. Ce contrôle exercé sur son imagination laisse cependant à son interlocuteur une certaine liberté d’interprétation sans laquelle la compréhension ne serait pas un plaisir.


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