7L’enfant passe de la désignation à l’évocation

Jusqu’à quinze mois environ, le petit enfant se contente de nommer un seul objet ou un seul être dont il perçoit de visu la singularité : il nomme ce qu’il voit. Il va ensuite peu à peu accepter qu’un même mot peut désigner une collection, une catégorie, un concept et non plus un objet unique. C’est ainsi qu’il entreprend une longue marche, parfois difficile pour atteindre l’abstraction.

Entre 15 et 20 mois, les premiers mots de l’enfant n’ont été en fait que des « outils de désignation ». Un geste a le plus souvent accompagné ces compositions sonores, pointant vers un objet ou un être vivant. Ces « bruits » ont gagné peu à peu en constance et en précision, mais chacun est resté attaché à un objet ou à un être singulier présent, le plus souvent, dans le champ de la communication.

Parents, médiateurs de la petite enfance, vous allez contribuer à l’affinement du processus de nomination en jouant, par exemple, à présenter à l’enfant des objets qui portent le même nom, mais qui diffèrent par leurs formes, tailles ou couleurs respectives : une « balle », qu’elle soit bleue ou rouge, petite ou grosse, se nomme toujours /bal/et un « bol », qu’il soit bleu, rouge petit ou gros, se dit toujours /bol/ ; enfin, des « billes » ayant des caractéristiques différentes s’appellent toujours /biy/. Il comprendra progressivement que, des objets, des animaux, des personnages quelles que soient leurs différences, peuvent s’appeler pareil. Ce premier temps de regroupement dans des ensembles portant le même nom est une étape essentielle sur le chemin de l’abstraction. Dès 20 mois, ce sont des planches d’images du même objet que vous lui présenterez en soulignant à la fois leurs différences (tailles, couleur, formes…) mais aussi leur commune nomination. En bref, vous lui direz : « on les appelle pareil mais elles nous apparaissent différentes ».

Progressivement l’enfant comprendra donc que nommer n’est pas montrer, c’est affirmer l’appartenance d’un objet ou d’un être singulier à un vaste ensemble dont tous les objets, certes différents, répondent au même nom. Prenons l’exemple d’une petite fille de 15 mois. Elle possède un ours en peluche qui mesure environ trente centimètres de haut ; il est de couleur marron clair ; sa peluche est extrêmement douce, il lui manque un œil et il dégage une odeur sure de lait régurgité. Cette petite fille utilise régulièrement le mot « nousse » pour désigner son petit compagnon et le réclamer quand on le cache. C’est cet ours, avec toutes ses caractéristiques physiques, et jamais un autre, qui est nommé « nousse ». Sa sœur aînée a un ours un peu plus grand, au poil plus rêche, qui a une odeur différente ; en aucun cas, cette petite fille n’utilise « nousse » pour le désigner. Elle associe de façon totalement exclusive un bruit spécifique à un objet dont les caractéristiques perçues par ses yeux, son odorat, son toucher font l’unicité. Pourtant guidée par sa mère, elle va progressivement accepter de renoncer à cette relation exclusive (bruit unique/objet unique) pour étendre très progressivement les éléments du monde que « nousse » peut évoquer. Ainsi, elle acceptera vers 20 mois de nommer « nousse » l’ours en peluche de sa sœur dont la taille et la couleur sont différentes, puis l’image d’un ours en peluche sur un album, puis la photographie d’un ours dans la forêt, puis un ours dessiné au trait, puis la vision d’un ours blanc à la télévision. Et, un jour, elle osera sans doute traiter d’« ours » les hommes grossiers et brutaux…, démontrant la rupture définitive entre l’image et le signifié d’un mot.

Parents, enseignants de maternelle, vers trois ans, vous inviterez l’enfant à ranger des images différentes en les nommant dans des catégories qui les rassemblent sous l’entête d’un « hypéronyme ». Par exemple, une rose, rouge ou blanche, grosse ou petite, longue ou courte, se nommera toujours « rose », mais elle prendra place, avec la « marguerite », la « pivoine », dans un ensemble défini par l’hyperonyme « fleur » qui, lui-même, appartient, avec les « arbres », les « herbes », à la catégorie que l’on nommera plus tard « végétaux ». Il parviendra ainsi à classer sous le même vocable des choses qui se présentent à sa vue de façon de plus en plus différente et que rassemblent non plus des caractéristiques mais de propriétés ou des fonctions.


Tags:

Comments are closed