6Si l’enfant prononce soigneusement les sons, c’est afin de bien distinguer les mots

C’est en constatant que les « candidats » à la nomination sont de plus en plus nombreux, en réalisant que son pouvoir sur eux dépend de sa capacité à bien les distinguer, qu’il va s’efforcer de différencier les « bruits » qui les désignent. Ce faisant, il apprend que s’il veut nommer « utilement » le monde, il doit se garder absolument du danger de la confusion.

Un enfant, n’est pas un perroquet stupide ; il ne reproduit pas globalement, mot après mot, ce que vous prononcez. Si tel était le cas, il lui faudrait consacrer une grande partie de sa vie à apprendre à parler, et encore n’aurait-il que fort peu de liberté pour créer de nouveaux mots.

À l’écoute des mots que vous prendrez soin de prononcer avec la plus grande précision, il comprendra peu à peu que ce qui lui est d’abord apparu comme un bruit non analysable est en fait constitué d’unités phoniques qui s’associent pour former à chaque fois des unités de sens différentes. Il découvre alors la loi de la parole : les mots ne doivent pas se confondre entre eux. Il se rend compte qu’un son à lui tout seul peut en décider : /poul/ n’est pas /moul/ qui n’est pas /boul/ qui n’est pas /foul/ qui n’est pas /coul/, ni /roul/…. Jouer avec des « paires minimales » de ce type l’amène à concevoir la nécessité absolue de prononcer chaque son avec de plus en plus de soin. Car c’est bien la conscience du pouvoir de distinction des sons qui le pousse à aiguiser son articulation et affine ses capacités de prononciation. Il se rend ainsi compte que sa capacité de produire des mots nouveaux, en les distinguant soigneusement des autres, augmente à mesure que son habileté articulatoire s’affirme et, conséquemment, que la précision de sa prononciation devra s’affiner à mesure que grandit son ambition d’élargir son vocabulaire.

En ce qui concerne l’articulation des sons, l’accueil bienveillant que vous réserverez aux essais maladroits de votre petit enfant ne doit jamais effacer votre exigence de précision. Prenons l’exemple d’un enfant de 14 mois à qui sa mère dit distinctement « bol » lorsqu’elle lui donne « son bol jaune à pois vert ». Lui, pour le réclamer ou l’identifier, prononce le plus souvent : « bo », parfois « bou », plus rarement « po ». Ces variations n’ont que peu d’importance, car Il n’y a pas à ce moment-là le moindre danger de confusion. En effet, l’inconstance du « bruit » qu’il utilise pour désigner cet objet particulier ne fait courir aucun risque à sa juste identification. Les mots « bout », « pot » et « beau » ne font pas encore partie de son vocabulaire et n’exigent donc pas une distinction précise entre les phonèmes /p/ et /b/, pas plus qu’entre /o/ et /ou/. Mais, à mesure que son ambition de nommer des objets ou des êtres nouveaux augmente, s’impose alors à lui la nécessité de distinguer les mots qui les portent et, donc, d’affiner la précision de sa prononciation. Ainsi viendra le moment où il voudra qu’on lui rende la « balle » qu’on lui a subtilisée et non la « boule » ; celui où il voudra appeler son grand-père « Paul » sans risquer qu’on lui apporte l’objet dans lequel il boit son lait. Il prendra donc progressivement conscience que la précision de son articulation, c’est-à-dire sa capacité de distinguer les sons /P/, /B/, /A/, /O/ et /OU/, conditionne sa capacité de communication et… son pouvoir d’agir sur le monde.

Pour accompagner un petit enfant, l’important n’est pas tant de pratiquer un entraînement intensif visant à une parfaite articulation des sons. L’important est de lui montrer pourquoi il doit prendre soin de sa prononciation. Cela signifie que tout travail de prononciation doit être effectué dans le cadre d’une situation qui révèle son intérêt et légitime clairement l’effort demandé.

Enseignant de maternelle, vous privilégierez donc les activités qui montrent que, toutes choses étant égales par ailleurs, la prononciation d’un seul son change le sens du mot. C’est ainsi que vous lui signifierez très tôt que vous vous souciez de le comprendre et que vous croyez en sa capacité de se faire comprendre. La prononciation juste lui apparaîtra alors non pas comme une fidèle reproduction d’un modèle mais comme la meilleure arme pour être compris.


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