3Un enfant comprend très tôt ce qu’on lui dit, bien avant de prononcer le moindre mot

On accorde souvent trop peu d’intérêt à l’intelligence silencieuse d’un jeune enfant. Alors que certains enfants peu diserts comprennent infiniment plus de choses qu’ils n’en disent, on prend souvent leur silence pour de l’incompétence. Nous avons beaucoup trop tendance à minimiser l’appétit et la capacité de compréhension du très jeune enfant et sommes trop souvent tentés de faire coïncider sa « naissance au langage » avec ses premières productions linguistiques. En bref, nous refusons de le considérer comme un « être de sens » tant qu’il n’a pas fourni la preuve qu’il est capable de produire des bruits articulés signifiant.

Nous oublions trop facilement que ses capacités de compréhension précèdent, et de fort loin, ses habiletés de production de mots. En fait, l’apprentissage du langage est en marche – en termes de réception – dès les premières semaines de vie, bien avant que ne soient articulés maladroitement les premiers mots.

Des mois avant d’oser faire le saut dans le monde bruyant de la parole, un petit enfant de quelques mois s’interroge sur les enjeux du verbe, parie sur la valeur de certaines intonations, tente certaines prouesses articulatoires, subodore le sens de certaines combinaisons phoniques. Les parents doivent comprendre à quel point comptent la quantité et la qualité des paroles qu’ils lui adressent. Ils doivent aussi comprendre que toute complaisance pour un « parler bébé » serait le plus mauvais service à lui rendre. Pas de mots tronqués (pas de « toutou » ou de « wha wha ».), pas de phrases inorganisées (« maman partir » ou « partir maman ») ! Car ce n’est que sur un « corpus » de qualité qu’il pourra fonder ses hypothèses silencieuses sur le fonctionnement de la langue. Ce sont ces hypothèses qui nourriront les premières audaces verbales qu’il osera exposer à l’attention de ses parents.

A ce petit qui ne parle pas encore, vous parlerez donc en le regardant bien dans les yeux afin qu’il sache que c’est bien lui que vous avez élu. Vous lui raconterez certes des histoires, mais lui expliquerez aussi avec conviction le pourquoi de certains phénomènes et événements en faisant confiance à son intelligence qui, parce qu’elle est humaine, fait le « pari du sens ». Jamais vous ne vous direz : « A quoi cela sert-il ? Il ne comprend rien à ce que je lui dis… » Françoise Dolto a fort bien expliqué comment, en exposant à des tout-petits en grande détresse physique et psychologique les événements qui avaient perturbé leurs si jeunes vies, en leur racontant sans rien édulcorer leur histoire semée d’abandons, de décès et de disparitions, elle parvenait à les aider à améliorer leur état1. Elle précisait bien que ces enfants n’allaient pas mieux parce qu’elle leur avait raconté une belle histoire ou parce qu’elle leur avait témoigné douceur et bienveillance. Non ! Elle avait l’intime conviction que quand un enfant se trouve en position de survie, il se saisit de tout pour comprendre, bien avant qu’il ne soit en état de produire tout langage articulé. Dans la même perspective, certains jeunes autistes révèlent une bonne compréhension du langage, alors même qu’ils restent quasiment muets pendant plusieurs années. Ils n’accèdent en effet à la parole que très tardivement mais, chose remarquable, ils produisent d’emblée des mots parfaitement identifiables et des énoncés fort bien organisés. Tout se passe comme si, pendant leurs longues années de silence, ils avaient patiemment développé un nombre d’hypothèses suffisamment fortes sur le fonctionnement du langage pour que leurs premiers essais soient immédiatement construits de façon élaborée.

En bref, il importe que vous, parents, enseignants, portiez infiniment d’intérêt à l’intelligence silencieuse des petits enfants dès leur plus jeune âge. Vous vous apercevrez qu’ils comprennent infiniment plus de choses qu’ils n’en disent. Leur silence n’est pas de l’indifférence à l’échange et, en aucun cas, la preuve qu’ils n’ont rien d’intéressant dans leur tête. C’est aux adultes médiateurs de leur montrer que le monde vaut la peine d’être mis en mots. À ces enfants babilleurs, gazouilleurs ou silencieux, vous signifierez qu’ils sont dignes d’une parole de qualité et que vous-mêmes brûlez de les comprendre. Gardez-vous de penser qu’un enfant « taiseux » n’a rien à penser alors que vous devriez vous demander pourquoi il est avare de paroles. Pourquoi il en est venu à se persuader que le monde ne vaut pas la peine d’être mis en mots, jusqu’à considérer parfois que le langage est une menace plutôt qu’une promesse. À ces « déçus du verbe », devenus muets, il ne suffira pas de donner des mots par listes entières, il ne suffira pas de faire répéter des règles par batteries entières ; ce n’est pas de cette nourriture-là qu’ils ont besoin. Il faudra les aider à découvrir ce que parler veut dire ; il faudra leur montrer combien leurs mots comptent pour vous et combien vous espérez qu’ils attachent du prix aux vôtres.

1F. Dolto, Lorsque l’enfant parait, Seuil, 1978, t.1.


Tags:

Comments are closed