2- Le moteur de son apprentissage : gagner du pouvoir sur le monde

C’est parce qu’il perçoit très tôt que les enjeux de la parole sont de comprendre et de se faire comprendre, que l’enfant fait l’effort de la précision et respecte les normes du langage. On peut donc faire l’hypothèse que c’est la découverte des défis de la communication qui donne du sens aux mécanismes particuliers de la langue à apprendre et porte un enfant à vouloir les maîtriser. L’étonnante puissance d’analyse du petit enfant, sa volonté de découvrir et d’appliquer les règles sont portées par la pleine conscience qu’il pourra ainsi accroître son pouvoir sur les autres et sur le monde. À ce petit enfant, des médiateurs bienveillants et exigeants auront donc à dévoiler les défis et les enjeux du langage, tout autant qu’ils devront lui fournir un corpus de qualité à même de lui permettre de repérer et de maîtriser règles et mécanismes.

Il s’efforcera d’articuler précisément les sons, non pas par souci de réussir un exercice d’imitation, mais parce qu’il a compris que le pouvoir de distinction de chaque son permet, par exemple, de différencier « poule » de « boule » et de « bulle ». De même, il positionnera le sujet avant le verbe non pas pour faire comme maman mais parce qu’il sait que, c’est le seul moyen pour que maman sache qui fait quoi ; c’est aussi à ce prix qu’il pourra dire un jour qu’« un chou a mangé une chèvre »,  à l’étonnement (à l’admiration) général; et enfin s’il utilise bien plus tard les connecteurs logiques avec soin c’est parce qu’il aura pris conscience que leur emploi lui permettra de mieux convaincre…

A l’oral comme plus tard à l’écrit, rien ni personne ne pourra expliquer à un enfant pourquoi tel sens est porté par telle combinaison de sons, ou par telle suite de lettres plutôt que par une autre. A ses questions souvent muettes la seule réponse possible que vous pourrez lui fournir est en effet : « parce que c’est comme cela ! ». L’important, l’essentiel c’est qu’il comprenne progressivement que ces conventions, parce qu’elles s’imposent à tous, nous rassemblent. Il faut donc qu’il accepte que, loin d’être tyranniques, les règles arbitraires partagées par tous assurent une juste mise en mot de sa pensée et une merveilleuse liberté de création.

Éduquer, dès les premières années un enfant à exercer son métier de découvreur des règles, ce n’est certainement pas l’inviter à s’en remettre à son propre instinct en espérant qu’il tombe de temps en temps sur le juste choix linguistique. C’est, au contraire, lui faire accepter que les règles sont nécessaires, parce qu’elles sont les instruments d’expression et de partage de sa pensée et qu’elles lui permettront de vivre en paix avec les autres. Une fois acquises et automatisées, elles porteront sa pensée et ouvriront la porte de l’intelligence d’un autre. Le « temps de l’apprenti » n’est pas un temps où l’on bride une jeune intelligence par des contraintes autoritaires ; c’est, au contraire, le temps qu’on offre à un enfant pour qu’il acquière progressivement des repères solides, des automatismes rodés, des comportements pertinents parce qu’il sait que c’est ainsi qu’il imposera sa pensée au plus juste de ses intentions et recevra la pensée des autres en toute connaissance de cause. C’est donc le sens qu’il donnera au respect des règles de formation des mots, d’organisation des phrases et de cohérence d’un texte qui le poussera à les considérer comme une chance formidable et non comme une triste obligation. C’est le sentiment que ces règles progressivement identifiées lui offriront un pouvoir accru sur le monde et sur les autres qui lui donnera le désir de les identifier justement et la force de les utiliser précisément.

Un enfant n’apprend pas le langage en grandissant ; c’est, au contraire, le langage qui le fait grandir. Le langage ne se développe pas tout seul à partir de potentialités qui seraient programmées pour s’épanouir à mesure de son développement cérébral. Un enfant conquiert le langage, son après son, mot après mot, phrase après phrase. En d’autres termes, il reproduit, en quelques années seulement, le long parcours des premiers « hommes constructeurs du verbe ». Il met ses pas dans ceux de ses grands aïeux, avec la même ambition de nommer le monde, de tenir sur lui des propos et de les partager aussi précisément que possible. Ce sont les mêmes impasses dont il s’échappe, les mêmes ambitions qui le portent, guidé par des médiateurs qui allient bienveillance et exigence. Chaque enfant, balbutiant ses premiers mots, célèbre ainsi le projet de l’homme d’imposer par le verbe sa pensée au monde. Créateur bien plus qu’imitateur, découvreur plutôt que suiveur, il « construit » une langue dont il sait les fonctions qu’elle doit remplir, les défis qu’elle a à relever. Il ne se contente pas de reproduire mot après mot la parole de l’adulte. Il est, en réalité, un « linguiste en herbe » ; son travail est de la même nature que celui qui fut le mien quand, sur des terres lointaines, je tentais laborieusement de mettre au jour les structures de langues inconnues. J’ai encore en mémoire mes longues missions sur les hauts plateaux équatoriens, au sein des tribus indiennes quichua. À partir d’un long corpus enregistré, je collectais mot après mot, identifiais phonème après phonème, mettais au jour fonction syntaxique après fonction, afin de découvrir les structures de cette langue et ses règles de fonctionnement. À l’affût des sons récurrents, des mots répétés, des organisations grammaticales retrouvées. Et peu à peu, se dévoilaient à mes yeux émerveillés les mécanismes particuliers de la langue quichua, certes différente de la mienne, mais qui portait tout aussi efficacement la pensée humaine.

C’est ainsi que procède un petit enfant en quête des régularités et des récurrences qui lui indiquent les conventions dont il fera ses armes de parole. Ainsi, lorsqu’il dit pour la première fois : « ils alleront » ou « j’ai tombé », alors même que -on peut l’espérer- aucun adulte ne lui a proposé ces formes, il fait la preuve éclatante de ses capacités d’analyse linguistique. Il a donc droit, d’abord, à des félicitations pour avoir découvert la régularité du système, même si, bien sûr, il conviendra aussi de l’amener à en accepter les irrégularités.

Un enfant avancera avec d’autant plus d’envie et de courage dans la conquête du langage, qu’il en aura compris le défi ultime : « dire à quelqu’un qu’il ne connaît pas ce que ce dernier ne sait pas encore ». C’est bien la promesse de l’augmentation de son pouvoir intellectuel qui légitime les efforts qu’il consent pour analyser et maîtriser le langage. Chaque mécanisme maîtrisé, chaque règle appliquée n’est pas un acte de soumission et de docilité ; c’est une conquête, c’est une avancée sur la voie de la précision et de la force de sa parole.


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