15- L’enfant comprend une histoire avant de savoir lire

Enseignants de maternelle, vos élèves ne sont pas capables de lire de façon autonome ; c’est donc à vous de leur lire de belles histoires ! Je dis bien « lire », livre en main et non pas « raconter ». Lire pour vos élèves, ce n’est pas les occuper agréablement. Je vous propose donc de lire des histoires sur des thèmes variés et présentant différents degrés de complexité et surtout de parler du sens de l’histoire : ses personnages, les lieux où elle se passe, le déroulement des évènements…..

Dans un premier temps, après lui avoir lu l’histoire, vous vous posez ensemble des questions qui vont servir de repères ; Dans un second temps, vous inviterez chacun à formuler le film qu’il a mis en scène. Attention, il ne s’agit pas d’évaluer ses capacités, encore moins de les noter. Ce qui compte c’est de lui donner l’habitude de se repérer dans une histoire en allant chercher dans le texte des indices pertinents.

En effet, au cours préparatoire, il ne suffira pas que l’on ait conduit chaque élève à la maîtrise d’un déchiffrage précis et fluide pour que la faculté de compréhension des phrases et des textes lui soit donnée comme par enchantement. Savoir comprendre doit compléter heureusement l’entraînement au déchiffrage et légitimer ainsi les efforts qui lui ont été demandés ; et cela se prépare bien avant six ans.

En maternelle, vous devez donc lire des histoires à vos élèves en leur montrant comment négocier avec chacune d’elles afin que le film singulier qu’ils réalisent ne trahisse pas le texte. En d’autres termes, chaque élève doit apprendre à assumer pleinement sa responsabilité de lecteur. Il va ainsi s’efforcer de fabriquer de l’intime avec du conventionnel ; il répondra à une sollicitation extérieure, exprimée sur le mode conventionnel (votre lecture), par la construction d’une représentation qui n’appartient qu’à lui (son imagination). L’enjeu de sa compréhension est d’équilibrer l’audace de l’imagination et le respect du texte.

Avant même de savoir lire, un enfant doit ainsi vivre avec lucidité la démarche de compréhension d’une histoire que vous lui avez lue. C’est ainsi qu’il prendra conscience des droits et des devoirs qu’elle impose. Votre accompagnement est essentiel ; fondamentalement différent de celui d’une relation classique d’enseignement scolaire. Une fois que vous aurez lu l’histoire, vous commencerez par « accoucher » les représentations qu’il s’est faites du texte proposé. Vous les accueillerez avec patience et bienveillance et en garderez les traces précieuses. A ce stade c’est la fonction imageante (son propre film) qui opère dans sa singularité. Mais viendra ensuite le temps de l’arbitrage et du tri ; le temps où, à travers vous, le texte et l’auteur revendiqueront leur droit légitime de distinguer l’interprétation acceptable de la trahison. Vous ferez donc d’abord confiance à l’imagination de l’enfant et ensuite seulement ferez valoir les exigences que le texte impose. En vivant grâce à vous les difficiles négociations du sens d’un texte, il prendra progressivement conscience des articulations de la démarche de compréhension. Il saisira que cette démarche demande à la fois rigueur et exigence mais aussi infiniment d’audace et d’imagination. Vous lui ferez ainsi découvrir, avant même qu’il sache lire, que comprendre c’est interpréter mais en aucun cas trahir.


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