14- L’enfant commence classer et catégoriser les mots : la définition succède à l’anecdote

Jusqu’à 6 ans, un jeune enfant associe naturellement le sens d’un mot aux situations ou aux histoires dans lesquelles il l’a rencontré. C’est ce que l’on pourrait appeler le « sens intime d’un mot ». Ainsi à la question « c’est quoi, un loup ? », on obtient souvent la réponse : « ça fait peur » ou « c’est très méchant » ou encore « c’est papy qui l’a tué ». Plus rarement : « c’est un animal sauvage », « il vit dans la forêt » et encore moins : « c’est comme un chien, mais plus grand ». Face à l’invitation à définir un mot, on s’aperçoit que les compétences lexicales des enfants sont extrêmement inégales.

On découvre que certains ne peuvent que raconter une anecdote personnelle à propos d’un mot, alors que d’autres tentent déjà de distinguer son signifié de celui des autres. Pour les premiers, la langue et l’expérience vécue ne font qu’un ; pour les seconds, les mots font partie d’un lexique structuré sur lequel ils commencent à tenir un discours métalinguistique*.

Le chemin est long qui mène de l’attachement d’un mot à des anecdotes ou à des sentiments personnels jusqu’à une définition plus distanciée qui dit autant ce que veut dire un mot que ce qu’il ne veut pas dire. C’est pourquoi vous devez, enseignant en maternelle, l’y accompagner pour qu’il puisse choisir ses mots avec pertinence et recevoir ceux des autres avec précision. Lorsqu’un enfant rencontre un mot dans un contexte particulier, ce dernier est paré d’une coloration singulière. Si l’on veut qu’il puisse l’utiliser dans d’autres contextes, reconnaître son identité sémantique dans d’autres situations, il faut qu’il ait une idée de son « sens propre » ; celui qui transcende les différences contextuelles et les interprétations individuelles. Ce « travail » de décontextualisation est indispensable à sa mémorisation et à sa réutilisation dans une autre situation. Le sens propre lui apparaîtra ainsi comme débarrassé de sa « poussière contextuelle » et voué à rassembler l’ensemble des usagers autour d’un signifié accepté par tous. Cette habileté suppose qu’il soit capable de situer un mot au sein d’une structure lexicale dans lequel son signifié se distingue nettement de ceux qui l’entourent. Cette démarche de décontextualisation peut prendre la forme d’un dialogue simple avec un enfant, dès 5 ans, organisé autour du sens d’un mot. Il débute par une question toute simple : Peux-tu me dire ce que veut dire “maison” ? » Vous lui devez patience et attention ; vous enregistrez ses réponses avec bienveillance. Par exemple, la première : « La maison, c’est mamie, et elle fait des gâteaux ! ». La seconde : « La maison, c’est où on vit. » arrivera après que vous lui aurez fait remarquer que tout le monde n’habite pas chez sa mamie. Vous allez ainsi gentiment l’inciter à choisir une réponse plus pertinente en lui proposant de tester sa définition en la transformant en une devinette. Ainsi, vous lui demanderez : « Si je te dis : «  c’est un endroit ou mamie fait des gâteaux », est-ce que tu répondrais : « c’est une maison ! ». Il pourra ainsi se rendre compte que sa définition manque de précision ; alors que « Comment est-ce que l’on appelle l’endroit où l’on vit » est infiniment plus efficace.

Il ne s’agit pas d’amener un jeune enfant à abandonner définitivement toute relation singulière avec les mots. Pas du tout ! Il continuera de nouer, comme nous-mêmes d’ailleurs, avec chaque signifié des connotations particulières ; mais progressivement, il saura percevoir, au-delà des colorations singulières, le sens si pur du signifié qui nous unit, l’essence des sens qui nous rassemble.

* Ce sont les propos tenus sur le langage ou sur ses composantes ; l’analyse grammaticale, par exemple, est un discours métalinguistique.


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