10- L’enfant s’empare du pouvoir grammatical afin d’exercer son pouvoir de création

Après avoir appris à nommer les objets et les êtres animés, après avoir découvert comment contrôler leur représentation par la détermination, l’ enfant apprivoise, vers quatre ans une nouvelle dimension du langage : construire une phrase et l’organiser comme une pièce de théâtre.

Il repère que les mots se regroupent comme les acteurs d’une troupe de théâtre qui, chacun, joue un rôle particulier dans la représentation proposée. Il apprend à repérer les indicateurs qui permettent d’identifier des actions, des agents, des objets, des lieux… Il est ainsi capable de construire différents types de « scripts » : « un agent qui accomplit une action » ; « un agent qui accomplit une action portant sur un objet » ; « un agent qui accomplit une action à l’intention d’un destinataire ». Ces différentes représentations ont par ailleurs des circonstances : un décor, à un cadre temporel… Progressivement, l’enfant apprend donc à identifier et à utiliser les conventions grammaticales qui gèrent les rôles des mots dans la phrase. Il pourra en retour donner à son auditeur des directives de mise en scène qu’il aura obligation de suivre, de même que lui-même respectera les siennes, à son écoute.Dans le combat entre le conformisme d’un monde attendu et l’incongruité d’un spectacle étonnant c ‘est le second qui peut l’emporter : la victoire de la grammaire, c’est la victoire de l’intelligence de l’ enfant sur la banalité de l’évidence.

La maîtrise de l’organisation de la phrase dans toutes ses dimensions exige donc pour un enfant, dès 4 ans, un vrai travail d’analyse, implicite bien sûr, mais qu’il s’agit d’ accompagner avec infiniment de soin et de lucidité. Il ne s’agit pas de « faire de la grammaire » avec un petit enfant. Il ne s’agit nullement de lui apprendre à nommer natures et fonctions des mots et groupes de mots. Classifications et nomenclatures attendront ses 8 ans. Mais il est impératif que, en tant qu’enseignant, vous lui appreniez à savoir identifier le rôle qui revient à chaque mot et groupe de mots dans la pièce qu’il met en scène. Votre responsabilité est de lui faire comprendre que s’il existe des règles qui régissent le rôle des mots et des groupes de mots, ce n’est pas simplement pour le contraindre, c’est pour qu’il puisse, un jour, avoir l’audace de créer et de proposer des mondes où les choux mangent les chèvres et où les poissons volent dans le ciel…

Imaginons : vos élèves sont en grande section. Vous leur lisez La Chèvre de Monsieur Seguin. Vous arrivez vers la fin de cette jolie histoire : « L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents… Une lueur pâle parut dans l’horizon… Le chant d’un coq enroué monta d’une métairie. – Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; le loup s’approche, les yeux luisants, la bave aux lèvres ; Blanquette tremble sur ses pattes… » Vous faites alors une petite pause et ajoutez : « Et la petite chèvre dévora le loup. » Étonnement d’un élève !

Qui tu as dit qui a mangé le loup ?

– J’ai dit : « La petite chèvre dévora le loup. »

– Non, non ! C’est les loups qui mangent les chèvres !

– J’ai dit : « La petite chèvre dévora le loup. »

– C’est vrai ! Et tu as mis « la chèvre » d’abord !

Avez-vous fait de la grammaire ? Oui ! Au meilleur sens du terme. Avez-vous eu recours à la nomenclature grammaticale ? Non ! Vous avez simplement suscité le questionnement : « QUI a dévoré QUI ? », en utilisant une astuce très simple : vous avez distribué les rôles à contre-emploi. Entre le loup et la chèvre, c’est évidemment au loup que devrait revenir le rôle de « dévoreur » et à la chèvre celui de « dévoré », mais vous avez utilisé la puissance de la règle grammaticale pour imposer, je dis bien imposer, un casting inattendu. Et votre élève ne s’y est pas trompé : « Tu as dit “la chèvre” d’abord ! » Il a parfaitement compris qu’entre les habitudes d’un monde où ce sont toujours les loups qui mangent les chèvres et le pouvoir grammatical qui donne à la chèvre la fonction d’agent, c’est la grammaire qui l’a emportée.

C’est ainsi que le jeune enfant apprend à guider ses interlocuteurs vers la réalisation d’un film qui ne sera pas la copie conforme de la banalité du monde, et qui respectera ses propres intentions, fussent-elles les plus étranges. Vous lui avez donné l’assurance que lorsqu’il voudra imposer à son auditeur une représentation sortant de l’ordinaire, « cassant ses habitudes », rompant avec ses attendus, il pourra compter sur la grammaire qui, dans toute sa rigueur, mettra sa puissance à la disposition de son imagination. La grammaire fait de l’ enfant un créateur et non pas une créature. Elle sonne la vraie naissance de sa pensée créatrice !

La seule chose importante, c’est de faire prendre conscience à un enfant que lorsque l’organisation d’une phrase change, le monde change et que lorsqu’on veut changer le monde il suffit de changer l’organisation de la phrase. Ainsi, lorsque sur une image un chien devient jaune, il entend le mot « jaune » s’ajouter au mot « chien » ; lorsque cette même image présente ce chien jaune dévorant un rat, la phrase s’enrichit du mot « mange ” et du mot « rat » qui prend sa juste place après « mange ». Cette démonstration ne requiert pas des compétences de grammairien ; des manipulations fort simples suffisent à montrer comment la modification de l’ordre des mots ou l’ajout d’un mot transforment le dessin qui correspond à la phrase.


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