1- Un enfant n’apprend pas à parler en grandissant c’est le langage qui le fait grandir

Le pouvoir du langage nous fascine et, conséquemment, son apprentissage nous questionne. Tellement complexe et pourtant si rapidement appris. Jamais explicitement enseigné et pourtant transmis de génération en génération ; assurant notre « vivre ensemble » et, pourtant, miroir des singularités.

De Platon à Chomsky en passant par Descartes, la conviction que nos pensées et le langage qui les porte préexisteraient à leur apprentissage a séduit bon nombre de philosophes, linguistes et… théologiens. Tous irrésistiblement attirés par l’idée – si commode – selon laquelle l’esprit humain serait « fait » pour le langage et non pas par le langage. Pour eux, les structures du langage seraient présentes dans l’intelligence humaine dès la naissance, dans l’attente d’une activation quasi automatique produite par un « bain linguistique » bienfaisant.

Pour Platon, les idées ou concepts spirituels que les mots expriment sont possédés par l’âme humaine dès le premier instant où elle anime le corps du petit enfant1. En d’autres termes, nos idées naîtraient avec nous ; elles seraient liées à la nature humaine et nullement la conséquence d’une relation à l’expérience sensible ou le résultat d’un travail d’abstraction effectuée par le langage. Dans la même perspective, Descartes écrit : « Lorsque je commence à découvrir les idées, il ne me semble pas que je n’apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me ressouvienne de ce que je savais déjà auparavant, c’est-à-dire que j’aperçoive des choses qui étaient déjà dans mon esprit, quoique je n’eusse pas encore tourné ma pensée vers elles2. » Disciple de Descartes, Noam Chomsky, linguiste américain de premier plan, s’inscrit dans cette même vision du développement du langage3. Pour lui, une langue humaine est un système tellement complexe qu’un enfant qui n’en posséderait pas les clés a priori ne pourrait pas arriver à percer les secrets de ses mécanismes. Une telle analyse constituerait, en effet, un « exploit cognitif »qui lui paraît invraisemblable. Il insiste sur le fait qu’un enfant normal acquiert cette connaissance au terme d’une exposition au langage relativement brève et privée d’apprentissage spécifique. Selon lui, on ne peut donc pas imaginer qu’un enfant ait la possibilité de découvrir, par l’analyse, les structures universelles communes à toutes les langues en s’appuyant sur un nombre réduit de phrases d’une seule des langues du monde. Or sa capacité à parler et à comprendre suppose justement qu’il soit parvenu à appliquer, à une langue particulière, les principes universaux du langage, ce qu’il appelle les « structures profondes ». Chomsky fait donc l’hypothèse d’une capacité innée des êtres humains à posséder dès leur naissance les universaux linguistiques qui régissent toutes les langues du monde. L’évolution de l’espèce ayant réussi à fixer dans l’ « essence » de l’homme une grammaire universelle, il ne resterait plus au petit homme qu’à se soumettre aux règles conventionnelles spécifiques par lesquelles la langue particulière qu’il doit maîtriser a choisi de « réécrire » formellement les principes universaux du langage. Ainsi l’apprentissage d’une langue ne serait qu’affaire d’entraînement, et non pas de réflexion et d’analyse, puisque l’essentiel des structures profondes serait donné par avance au petit enfant. La théorie, à la fois mécaniste et ésotérique de l’innéisme du langage, emprunte à peu de chose près les mêmes mots que ceux du discours prophétique de révélation : le langage viendrait naturellement au petit enfant parce qu’il serait déjà habité par lui. Si l’on croit en dieu, on le remerciera de nous avoir fait le don du verbe, si l’on est athée, on célébrera la merveilleuse plasticité du cerveau humain.

L’innéisme néglige de ce fait l’effort et le désir d’apprendre de l’enfant, et ignore le soin patient du médiateur qui accompagne et guide cet apprentissage. Le « parle pour ta mère/ton père/ta maîtresse… ! » fait écho à l’injonction « lis pour ton seigneur ! ». À cette voie quasi mystique de l’innéisme, j’oppose, pour ma part, mon émerveillement devant l’intelligence de l’enfant « découvreur », portée par la bienveillance et l’exigence de ses parents. Si le petit homme, face à une langue donnée, parvient à découvrir, sous la spécificité de ses mécanismes, les principes universels de construction, ce n’est ni parce que Dieu, dans sa très grande bonté, lui en a fourni le « cahier des charges » ni parce que son cerveau est programmé pour en activer la progressive mise au jour. Durant tout son parcours d’apprentissage du langage, le petit homme associe étroitement et constamment la compréhension des enjeux visés par le langage et les mécanismes qui lui permettent de les atteindre. La compréhension des enjeux du langage (le « pour quoi l’on parle ») est pour lui la meilleure clé pour découvrir les mécanismes qui les portent (« le comment l’on parle »).

1Platon, Cratyle, Flammarion, 2008.

2Descartes R., « Méditation cinquième. De l’essence des choses matérielles ; et, derechef de Dieu, qu’Il existe », Méditations métaphysiques, PUF, 2012.

3Chomski N., La Linguistique cartésienne, Seuil, 1973.


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