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Alain BENTOLILA

A toutes les étapes de son développement, le langage s’est employé à libérer l’homme du piège de l’évidence. La création de l’écriture s’est inscrite dans le même combat, portant notre espoir d’un prolongement spirituel et dénonçant les limites du dessin. Aujourd’hui, l’omniprésence des écrans, l’addiction irrépressible aux photos et aux vidéos nous soumettent au danger d’une régression : l’image revient en force, imposant la dictature de l’évidence ponctuelle à toute velléité de questionnement, stérilisant notre imagination, engendrant la méfiance pour toute conceptualisation et la suspicion envers la profondeur historique. Désormais, le juste et le vrai ne se démontrent plus, ils se montrent : une photo, une vidéo exhibée suffisent à légitimer l’affirmation péremptoire d’une vérité universelle. Et beaucoup s’y laissent prendre, qui n’ont pas compris qu’”une fois » ne signifie pas « toujours ». Ils ne savent pas que seules la démonstration ferme et l’argumentation exigeante peuvent fonder une conclusion débarrassée des scories du hic et nunc. Ils ignorent la rigueur du chemin qui, d’hypothèse en hypothèse, d’expérimentation en expérimentation, mène à l’affirmation légitime de la vérité. Aujourd’hui des milliers d’yeux regardent par le même trou de serrure et contemplent, avec la même délectation ou la même détestation une réalité iconique souvent bricolée, jamais questionnée.

L’addiction à l’image instantanée, prise « sur le vif », immédiatement servie pour être portée au plus haut des like par un buzz anonyme et complaisant, sert souvent aujourd’hui les desseins de dangereux manipulateurs. Ceux-ci utilisent la confiance spontanée dont bénéficie la photo, ou la vidéo, pour passer sans vergogne de la ponctualité à la généralisation, du constat à la vérité définitive, du conjoncturel à l’infini, de l’accident à l’essence, du hasard au déterminé. Cette forme de manipulation des esprits, parmi les plus vénéneuses, a d’ailleurs été utilisée de tout temps et partout par les gourous sectaires et les extrémistes politiques : le pire dictateur, filmé en train de distribuer du pain aux pauvres, accède au rang de bienfaiteur de la nation ; une vidéo montrant un nombre important de personnes noires à Barbès suffit pour annoncer le « grand remplacement » ; la photographie d’un homme coiffé d’une kippa sortant d’une banque atteste sans le moindre doute l’outrageuse richesse des juifs et enfin les images d’une décapitation en sont venues à illustrer un juste châtiment. Faiblesse d’esprit et illettrisme, parfois soigneusement entretenus par des dirigeants cyniques, ont ainsi interdit aux peuples de dépasser la perception servile des apparences et les ont conduits à devenir des adorateurs d’icônes.

De la même façon qu’elle aliène la liberté de pensée et stérilise l’esprit critique, l’addiction aux images gâche le plaisir de lire en imposant à l’imagination du jeune lecteur sa brutalité réductrice. Le constant bombardement d’images le dissuade de construire la sienne, si singulière, dans l’intimité de sa mémoire et de ses émotions. Il lui paraît si simple, si confortable de s’en remettre à une autorité iconique étrangère qui le dispense de faire l’effort du sens. Ce renoncement lui fait ainsi courir un risque majeur : celui de la soumission a un conformisme iconique qui fait de la compréhension une aliénation. Se profile ainsi la menace d’une pensée « impressionnée », incapable de faire valoir son droit de projeter ses propres images mentales à partir des mots d’un texte. C’est ainsi que la dictature des illustrations, exercée aujourd’hui dans les album, réduit le texte à n’être qu’une confirmation. Elles n’autorisent plus les mots à solliciter l’imagination du lecteur parce que les images imposées les écrasent. C’est ainsi que certains jeunes lecteurs, privés du plaisir de fabriquer eux-mêmes leurs images mentales à partir des mots du texte, en sont réduits à la contemplation passive des dessins et au déchiffrage aussi « fluent » soit-il. Paradoxalement, la soumission aux images et l’invitation à un décodage mécanique sont les meilleurs alliés du monde. L’un comme l’autre fait oublier au jeune lecteur que lire c’est interpréter au plus profond de soi-même, les mots d’un autre. Dès ses premières lectures, l’image omniprésente ne concède ainsi que peu de fantaisie à sa compréhension et le dissuade d’identifier précisément les directives de l’auteur. Trop directement liées aux réalités perceptibles, les cônes ne sauront jamais, comme les mots, faire vibrer une imagination qui puise sa singularité dans son intimité profonde. C’est pourquoi il est nécessaire de tenir les images à l’écart lorsque l’on accompagne un enfant sur le chemin de la compréhension des phrases et des textes. Il faut différer le plus possible la présentation d’illustrations afin qu’il ait le temps de faire « pousser » dans sa tête ses images singulières, nourries par l’identification respectueuses des conventions linguistiques.


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