L’éducation doit transcender les clivages partisans

De part et d’autre d’une ligne de fracture culturelle qui casse l’école de la république, se font face, depuis une trentaine d’années, deux groupes farouchement antagonistes, persuadés chacun de détenir la bonne solution pédagogique et la juste ligne idéologique. Les deux camps mélangent d’ailleurs  jusqu’à la caricature « pédagogie » et « idéologie » en oubliant, l’un comme l’autre, l’intérêt des élèves les plus fragiles.

D’un côté (celui d’une droite, souvent peu éclairée), nous trouvons ceux qui, tellement désireux de « sauver les lettres », sont prêts à enterrer le quart des élèves. Ceux-là ont l’absolue certitude que la force et la beauté naturelles des textes littéraires ainsi que la rigueur et la noblesse évidentes des connaissances suffiront à entraîner l’adhésion de tous les élèves comme un seul, à la seule condition que l’on veille à rester « droit dans ses bottes culturelles ». Ils sont convaincus  que la fidélité absolue au patrimoine classique, le maintien sans faille des exigences formelles et des règles de comportement devraient suffire pour que tous les élèves entrent de bon ou de mauvais gré dans une culture scolaire que l’on pense aussi immuable  que convaincante. Ce discours empreint d’une coupable nostalgie, renvoie  à une époque rêvée où l’école tenait son rang, où les élèves restaient à leur place et ou les professeurs faisaient leur métier de « conservateurs culturels ». Une époque où la sélection était tellement sévère qu’on livrait aux enseignants des élèves préparés à faire docilement leur métier d’élèves. Cette position  ignore superbement la transformation radicale, sociale et culturelle, qu’a connue la population scolaire durant ces quarante dernières années. Cependant, derrière cet excès de rigidité, on doit reconnaître  la juste défense d’une  haute ambition pour tous et la volonté de ne pas priver certains élèves des plus belles pages de notre patrimoine littéraire sous prétexte qu’ils n’en seraient pas capables ou… indignes. La question qui reste sans réponse est de savoir comment mettre en pratique cette ambition pour une population de plus en plus éloignée des propositions de notre école.

 

De l’autre côté (celui d’une gauche parfois romantique), il y a ceux qui ont voulu imposer à l’école une sorte de « révolution culturelle ». Ceux-là jetteraient volontiers à la mer la littérature classique, l’analyse grammaticale, l’apprentissage syllabique de la lecture et les règles de l’orthographe. Tout cela constituant à leurs yeux les instruments pervers d’une école uniquement soucieuse de reproduction sociale. Il leur arrive ainsi de préférer les textes de rap à Victor Hugo, une médiocre « littérature de jeunesse » à Maupassant et Piero Lévy, le papotage pseudo philosophique à la rigueur de l’argumentation. En tentant de  « moderniser » une éducation devenue, selon eux, poussiéreuse et rétrograde, ils espèrent ne pas pénaliser les élèves peu préparés à affronter la culture scolaire traditionnelle. Mais ils prennent parfois  le risque d’enfermer ceux-là même qu’ils veulent sauver dans le réduit des écrits dits « sociaux » ou « fonctionnels » en les privant des références culturelles qui donnent le goût du beau et du vrai. Et, dans le souci de faciliter la communication, ils sont parfois  tentés d’utiliser en classe le langage appauvri de leurs élèves sans se rendre compte qu’ils risquent de les condamner à l’impuissance linguistique.

Les grands oubliés de ce combat sans nuance et sans réflexion, ce sont nos maîtres dont on a tant négligé la formation. Ils sont devenus les otages d’une guerre idéologique qui les dépasse. Le débat actuel sur la légitimité d’une évaluation des performances des élèves  est de ce point de vue significatif. Est-il, comme le clament certains, scandaleux d’envisager la vérification des acquis des élèves au moment clés du cursus scolaire ? Est-ce une violence intolérable faite aux enfants de l’école primaire ? Quand on sait par exemple l’importance essentielle de la maîtrise du langage oral sur la réussite de l’apprentissage de la lecture, on ne saurait  fermer les yeux sur le fait que certains élèves risquent d’attaquer le CP avec six fois moins de mots que les autres et de voir ainsi leurs chances d’apprendre efficacement à lire considérablement écornées ; et ce quelque soit la méthode de lecture utilisée. Si l’on doit s’élever fermement contre toute catégorisation stigmatisante, contre toute tentative de prédiction fondée sur l’analyse des comportements, il faut par contre faire un bilan régulier des acquis des élèves. Il ne s’agit pas de classer les élèves, évidemment pas de préconiser  un redoublement, mais bien au contraire d’accompagner chacun avec bienveillance, ambition et lucidité vers un perfectionnement qui lui permettra  d’attaquer le niveau supérieur  avec des chances raisonnables de succès.

Est-on condamné à choisir entre ces deux camps qui s’accusent l’un et l’autre d’être les fossoyeurs de l’éducation? Certainement pas !  Nous devons au contraire  répondre avec la plus grande franchise  à une question véritablement politique, et non pas idéologique: acceptons-nous que le destin scolaire et social d’un enfant soit scellé selon qu’il est né du bon ou du mauvais coté du périphérique, selon qu’il vit en zone urbaine ou rurale ou selon qu’il appartient à une famille culturellement favorisée ou non ? La réponse à une telle question distingue les partisans et les adversaires de l’école républicaine.

Si l’on soutient que l’échec scolaire est totalement déterminé par la précarité et la marginalisation, à quoi bon inventer démarches et méthodes, changer le cursus et les programmes ou transformer la formation des enseignants ? Ce serait dire que tant que les inégalités économiques et culturelles ne seront pas corrigées, on ne pourra que tenter de gérer au mieux une machine scolaire vouée à fabriquer de la reproduction sociale. Il faudrait attendre tranquillement qu’une aube nouvelle se lève sur une société devenue égale et fraternelle et alors, alors seulement, « l’école juste » vaudrait la peine d’être construite. En attendant, nous nous contenterions de rendre les choses « vivables » en empilant réformette sur réformette, expérimentation sur expérimentation, commission sur commission tandis qu’à l’augmentation globale de moyens exigée par les syndicats, les responsables politiques répondraient ponctuellement par des négociations d’épiciers.

Nous devons retrouver foi dans la capacité de l’école laïque de dépasser les déterminismes sociaux, de restaurer la confiance dans sa vertu, sinon de corriger les inégalités individuelles et sociales, du moins de refuser d’en être le reflet fidèle. Car si l’on cessait  de croire qu’une école ambitieuse peut permettre aux défavorisés de « forcer » leur chance, nous accepterions  que l’échec scolaire soit une fatalité et priverions l’école de son sens en précipitant  les plus fragiles de nos élèves dans les bras de ceux qui tenteront un jour de transformer leurs frustrations en désespoir. Il nous faut donc inscrire  au cœur du nouveau projet politique d’éducation le pouvoir de résilience de l’école. Ce pouvoir signifie que l’attention singulière portée aux plus fragiles de nos élèves, l’ambition et l’exigence signifiées aux plus démunis et enfin l’accompagnement constant de ceux qui n’ont reçu que silence et indifférence ont la vertu d’élargir leur horizon d’espoir scolaire et social. Dans l’évaluation des systèmes éducatifs, le taux de résilience est devenu un indicateur de première importance au plan international. La France l’utilise fort peu et on comprend pourquoi : le pourcentage d’enfants résilients (élèves performants malgré un handicap socio-économique) y est de 11 points inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE dont beaucoup consacrent des moyens bien moins importants que nous à l’éducation. La route sera donc longue et difficile pour rejoindre les nations bien plus soucieuses que nous du destin de leurs enfants les moins chanceux. Nous ne gagnerons pas cette bataille nécessaire en perdant notre énergie dans le lancement de « fatwa »pédagogiques et dans la recherche de boucs émissaires mais en construisant les outils d’un accompagnement pédagogique diversifié.

 

Un dispositif qui marche : le ROLL

Le Réseau des observatoires locaux de la lecture (ROLL) a, depuis dix ans, mis en place des instruments d’évaluation de la lecture qui permettent aux enseignants de suivre, chaque trimestre, les progrès et d’identifier les difficultés de leurs élèves. Un logiciel leur permet d’analyser très facilement le profil de chacun et leur propose des pistes de remédiation et de formation. Plus de 1 000 écoles font partie de ce réseau. En 2010, a été mesuré à l’intérieur de ce réseau l’écart de performances entre les écoles de zones d’éducation prioritaires (ZEP) et les écoles hors ZEP. Cet écart était d’environ 5 points. En revanche, l’écart ZEP/non ZEP mesuré à l’extérieur du réseau était de 10 points. Cela signifie qu’alors que l’écart entre ZEP et non ZEP a continuellement stagné depuis vingt ans aux alentours de 10 points, un dispositif simple, peu coûteux, mais intellectuellement partagé par plusieurs milliers de maîtres a permis de diviser cet écart par deux. Bien sûr, cela implique que les équipes d’encadrement suivent les enseignants dans leurs analyses et leurs propositions ; bien sûr, cela signifie que les établissements et les circonscriptions aient un minimum de moyens matériels et humains. Mais lorsque l’on considère le gâchis actuel et les résultats pitoyables auxquels nous sommes réduits, il semble que la perspective de sauver des élèves qui sont, année après année, broyés par notre système devrait inciter les responsables politiques à accorder le plus grand intérêt à des dispositifs de ce type.

Le site du ROLL : www.roll-descartes.fr