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  • Parce que tu le vaux bien

Tout au long de son apprentissage du langage, un enfant doit être porté par des médiateurs bienveillants et exigeants afin que pouvoir de parole et force de pensée soient la juste récompense de ses efforts. C’est en effet parce que vous lui aurez donné le désir d’élargir le cercle de ceux à qui il s’adresse et celui des sujets qu’il ose questionner qu’un jeune enfant consentira des efforts pour acquérir un vocabulaire plus riche, des structures plus complexes et… une pensée plus rigoureuse. C’est d’abord la qualité de l’accompagnement familial qui conditionne la réussite de l’apprentissage linguistique et du développement intellectuel de votre enfant. Vous ne vous en exonèrerez pas en le collant devant une émission de télévision fit-elle éducative ou en l’abandonnant devant un jeu vidéo ; sinon ne vous étonnez pas qu’à l’âge de six ans il ne possède que 300 mots pour dire le monde. Bon nombre d’enfants, quelle que soit leur appartenance sociale, sont ainsi privés d’une présence attentive, d’une écoute affectueuse et lucide, d’une parole qui alterne connivence et distance. Un des droits fondamentaux d’un petit enfant est qu’on porte une attention constante à ce qu’il dit. Il a besoin qu’on lui offre régulièrement des mots nouveaux. il veut voir dans les yeux de ses parents qu’ils accueillent avec vigilance ses tentatives parfois maladroites mais toujours signifiantes ; il demande, en bref, qu’ils s’engagent à ses côtés, avec de l’ambition et de la constance.

 Une des mutations les plus importantes de notre société tient au fait que les familles ont été amenées à confier beaucoup plus tôt qu’auparavant leurs enfants à… d’autres, qu’ils connaissent peu ou pas. Il ne s’agit pas aujourd’hui de le déplorer ; il est vain de regretter avec nostalgie l’heureux temps où tous les petits enfants bénéficiaient plus longtemps de la chaleur du cocon familial. Une question mérite cependant d’être posée : comment assurer à un enfant, à un moment crucial du développement de son langage, une qualité d’accueil et d’accompagnement qui lui donne les meilleures chances d’épanouissement ? Parlons clair ! La conquête par les femmes des postes de responsabilités au plan professionnel, associatif et politique est sans aucun doute la meilleure chose qui pouvait arriver à notre société tout entière. Ce mouvement doit se renforcer et s’amplifier ! Encore faudrait-il que cette émancipation soit compensée par un engagement accru des hommes et soit accompagnée de justes mesures sociales afin qu’une mère ne soit pas déchirée entre des obligations professionnelles exigeantes et sa volonté de donner à son enfant le temps d’affection, d’écoute et de compréhension qu’elle sait indispensable à son épanouissement. Quelle que soit la structure familiale qui veille sur un enfant (papa-maman, papa-papa, maman-maman, maman seule.), on doit faire en sorte que la médiation familiale ne vienne pas à manquer au moment où l’enfant en a le plus besoin dans son développement linguistique et intellectuel.

Je vous appelle donc, dans votre propre foyer, à cultiver le langage et à aiguiser la pensée de vos enfants. Vous et vous d’abord, mères, pères, grands-parents…, pouvez les former à la précision linguistique et à la résistance intellectuelle. Tout renoncement, toute « défausse » affaibliront leur pouvoir linguistique et la rigueur de leur pensée. L’école ne peut pas tout faire. L’école ne doit pas tout faire. Elle a déjà beaucoup de mal à mener à bien leur instruction. Vous avez, chacun d’entre vous, une responsabilité essentielle dans « l’élévation » de vos enfants. J’insiste sur le terme « élévation » et non pas « élevage ». Il ne s’agit évidemment pas de leur apprendre à lire en cachette à la maison en vous disant que vous possédez une méthode bien plus efficace que celle de la maîtresse d’école. Non ! Vous avez bien mieux à faire : nourrir son intelligence et en garantir la fermeté. Afin qu’il puisse ensuite oser avec bonheur une vie sociale et intellectuelle libre, mais respectueuse des autres. Liberté d’imagination mais rigueur dans l’analyse des paroles et des faits, voici le principe qui devra accompagner votre enfant tout au long de sa vie. Votre mission est donc de transmettre à cette jeune intelligence la nécessité d’un équilibre exigeant entre droits et devoirs intellectuels: invitation à exprimer librement sa pensée mais obligation de la soumettre à une critique sans complaisance ; encouragement à faire valoir ses convictions mais interdiction de manipuler le plus vulnérable ; liberté d’affirmer ce que l’on croit vrai mais devoir d’en rechercher obstinément la pertinence ; permission de questionner ce que l’on apprend mais devoir de reconnaître la légitimité de ses maîtres ; droits enfin d’interpréter les discours et les textes quel que soit le statut de ceux qui les créés. C’est cela que l’on appelle la probité intellectuelle ; elle ne s’apprend ni ne se récite, elle se transmet ; seule votre médiation exigeante et bienveillante peut la forger.

L’attention portée à votre enfant, la volonté de lui transmettre des choses belles et intéressantes, l’écoute que vous lui offrez et le regard dont vous le gratifiez c’est l’affirmation qu’il compte pour vous, qu’il n’est pas une charge à assumer mais une chance de vous prolonger. Ne prenez pas à la légère ce risque terrible qu’une connexion trop constante fait courir à vos enfants, comme d’ailleurs à vous-même. Si, comme moi, vous pensez que le propre de l’enfant c’est ce désir de la découverte, cette curiosité de comprendre, cet appétit du questionnement, alors sachez que vous ne pouvez jouer plus mauvais tour à votre enfant que de l’abandonner à l’emprise des réseaux dits sociaux et des jeux vidéos qui en plus de donner une image abîmée et pervertie des relations humaines, annihile tout « desiderio di sapere »(1). L’addiction à la connexion efface ces « pourquoi papa, pourquoi maman ? » que vous adressent votre enfant comme un appel à regarder et à questionner ensemble le monde. Négliger cet appel envoyé de l’intelligence de votre enfant à votre intelligence, en confiant votre enfant à la grande anesthésie du numérique et de l’écran, c’est lui signifier qu’il ne mérite pas ce moment de suspension, cet instant de réflexion partagée.


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