Le long couloir vers l’illettrisme

À l’entrée au collège, 15 à 20% des élèves se trouvent donc en difficulté sérieuse de lecture et encore plus d’écriture ; cela signifie qu’au moins un sur dix des élèves se trouvera certainement en échec scolaire majeur au collège ; à plus long terme, c’est, pour plus d’un citoyen sur dix, la promesse d’une exclusion culturelle et sociale. Dans de rares cas, le sysème leur aura apporté un soutien plus ou moins adapté, aura envisagé parfois quelques solutions originales. Mais force est de constater que, sur 100 élèves en difficulté en 6ème, 94 le sont encore en classe de 3ème. Ils n’auront pas leur brevet des collèges à une époque où le baccalauréat ne garantit plus rien. Une minorité d’entre eux, plus habiles dans des domaines pratiques, obtiendront un CAP parce qu’à la longue et, malgré des insuffisances notoires dans les matières générales, on considérera que, somme toute,… ils le méritent bien. Mais qui peut penser qu’un élève qui, à 16 ans, bute encore sur des mots simples, ne maîtrise pas une syntaxe de base et ne tire aucun parti d’un texte élémentaire pourra, une fois devenu adulte, comprendre une lettre d’injonction des allocations familiales ou remplir la fiche d’observations que son employeur (si il en a un) lui réclame.

  • Le couloir s’ouvre tôt

Ainsi plus de 10 % de nos enfants empruntent le long couloir de l’illettrisme qui, de la maternelle jusqu’en 3ème, traverse l’École de la République. Ils ont toujours été en retard sur les compétences affichées. Leur ont manqué à cinq ans les mots pour commencer à dire le monde ; ils ont acquis à huit ans quelques laborieuses aptitudes au décodage des mots alors qu’ils étaient censés comprendre des textes simples ; ils sont difficilement parvenus à repérer quelques informations ponctuelles à douze ans quand on attendait qu’ils soient des lecteurs autonomes et polyvalents. Ils ont très tôt endossé le costume de l’échec et ne l’ont plus quitté. Lorsqu’ils sortent de ce couloir où ils n’ont appris que la frustration, la rancune et le repliement, ils sont promis au ghetto et à l’enfermement linguistique. Ils sont contraints à renoncer à exercer ce pouvoir propre à l’humain de transformer, quelque peu que ce soit, les autres et le monde par l’exercice pacifique de la langue orale ou écrite. De la grande section de l’école maternelle jusqu’à l’âge de 16 ans, les chiffres s’inscrivent avec une constance têtue et effrayante. Tous les élèves en difficulté en maternelle ne sont évidemment pas promis à l’illettrisme ; mais plus on avance dans ce couloir qui traverse notre école, plus se font rares les portes de sortie, plus s’affirme la conscience de l’échec, plus lourd pèse un découragement qui engendrera le désespoir et la violence.

  • Les années de collège aggravent les échecs

Être en retard en troisième est lié négativement aux scores obtenus aux évaluations de sixième. Au moins la moitié de ceux en dessous de la moyenne en 6° figurent parmi les élèves les plus faibles en fin de classe de troisième, quelle que soit la compétence. Le niveau à l’entrée au collège est donc un facteur déterminant des performances en 3°. Plus les scores obtenus aux évaluations standardisées de fin de sixième sont élevés, plus ceux obtenus en fin de troisième le sont aussi. Ainsi, en mathématiques, en traitement de phrases lacunaires et en mémoire encyclopédique, plus de 60 % des élèves les plus performants en sixième (4e quartile) le sont aussi en troisième. À l’inverse, pour ces mêmes compétences, moins de 5 % des élèves les plus faibles en sixième parviennent à se hisser parmi les élèves les plus performants en troisième. Pour couronner ce constat, sachez que les élèves de sixième les plus performants ont de bien meilleurs résultats que les élèves de troisième les moins performants Chaque compétence ayant été évaluée à la fois en sixième et en troisième.

  • Longévité scolaire ne signifie pas réussite

Nous vivons en réalité depuis des années sur un mensonge : on a fait croire que la démocratisation de l’éducation se jugeait à sa capacité de maintenir dans le système scolaire le plus d’élèves possible, le plus longtemps possible. L’affichage d’une honorable longévité scolaire a été ainsi substitué à la recherche de l’efficacité et de la qualité des enseignements. Notre école ment à ses élèves et à leurs parents depuis trop longtemps : elle accepte que 20% de ses élèves la quittent sans aucun diplôme et elle distribue aux autres des diplômes qui n’attestent ni d’une culture commune qui les rassemble ni d’une formation intellectuelle qui les protège. Les frustrations qu’engendre cette hypocrisie sont aujourd’hui d’autant plus exacerbées que le constat de ces insuffisances est déraisonnablement repoussé de plus en plus loin dans le cursus. Tout au long du cursus, année après année s’accentue le sentiment d’être condamné à un échec programmé. C’est cette fatalité qui alimente la désespérance et la vulnérabilité.

  • Au bout du couloir : la marginalisation

S’il n’est pas synonyme d’exclusion automatique, l’illettrisme entraîne certainement un déficit d’autonomie. Deux ordres de dépendance peuvent être distingués : le premier est lié à la difficulté de réaliser des actes même ponctuels d’écriture ; le second est plutôt lié à l’incapacité de traiter efficacement les informations écrites pour agir. Si écrire une lettre à un parent, lire un courrier ou encore répondre à la maîtresse d’école ne nécessitent que l’aide momentanée d’un ami, si une tâche administrative ponctuelle peut être confiée à des proches, en revanche, faire valoir ses droits au RSA, résoudre un problème d’héritage, affronter un divorce ou une situation d’endettement ou d’exclusion d’un logement, ne peuvent souvent se contenter du seul soutien d’une personne proche, capable de lire et d’écrire. Faute d’être gérées dans leur complexité et leur urgence, ces situations dégénèrent rapidement et conduisent à des catastrophes irréversibles.

 Mesure des performances en lecture auprès des bénéficiaires du RSA, des détenus et des conscrits.

Catégories de lecteurs et de non-lecteurs

 

 RSA 2012 

 

Détenus en maison d’arrêt 2012 

Enquête sur la JDC 2014

 

Personnes dans l’incapacité de déchiffrer un mot

Seuil de l’analphabétisme

12% 6%

1%

 

Personnes capables, au mieux d’identifier des mots isolés

12% 9%

5%

 

Personnes capables, au mieux de comprendre des phrases simples

Seuil de l’illettrisme

11% 8%

6%

 

Personnes capables, au mieux de comprendre un texte court / un document

Seuil des « peu-lecteurs »

31% 17%

12%

 

Lecteurs n’ayant pas de difficultés

 

34% 58%

76%

 

Hors échantillon

2%

  • Au bout du couloir, la vulnérabilité intellectuelle

La vulnérabilité intellectuelle et linguistique incite ceux qui la subissent au constat ponctuel et à la qualification radicale ; elle rend donc difficile la mise en cause des mots d’ordre définitifs et des principes explicatifs faussement présentés comme universels. Un citoyen privé de réel pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, ne pourra pas prendre une distance propice à la réflexion et à l’analyse. Il sera certainement plus perméable à tous les discours sectaires et radicaux qui prétendront lui apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Il pourra plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision dichotomique et manichéenne. Il se soumettra plus docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires pourvu qu’elles lui donnent l’illusion de transcender les insupportables frustrations quotidiennes. Or nos enfants auront à affronter un monde dans lequel l’excès de crédulité se révèle souvent fatal. Un monde où discours et textes de nature totalitaire et sectaire se présentent sous le couvert d’une parfaite correction grammaticale, articulés selon une argumentation sans faille. Etre capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses du langage, être prêt à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée, voilà ce que l’on doit à un enfant si l’on veut qu’il contribue à donner à ce monde un sens honorable.

  • Au bout du couloir, la violence

 

Si certains jeunes passent à l’acte plus vite et plus fort aujourd’hui, c’est aussi parce que face à l’imprécision, à la pénurie et parfois au mépris des mots, l’école n’a pas adopté une attitude de résistance résolue. Car c’est un combat pédagogique quotidien que d’apprendre à affronter la distance contre l’immédiate proximité, à aimer la différence contre la ressemblance et la précision contre la confusion. L’échec de l’école, parce qu’il condamne certains de nos concitoyens à un enfermement subi, à une communication rétrécie, rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée avec un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. L’humiliation de ne pas maîtriser ce qui fait le propre de l’homme, l’exaspération de n’avoir pas l’espace et les moyens de se faire entendre conduisent inéluctablement à l’agression. On ne peut évidemment pas justifier un acte violent, mais il faut tenter simplement d’en décrire les articulations. Subir pendant treize à quatorze ans une obligation scolaire qui ne lui a pas donné les mots pour laisser une trace de lui-même sur l’intelligence des autres mène à la désespérance.

Les élèves de nos écoles n’ont pas appris que ce qui sépare l’homme de l’animal, c’est sa capacité d’épargner celle ou celui qui affiche ingénument sa vulnérabilité. Sa faiblesse, parce qu’elle est humaine, devrait être la meilleure garantie de sa survie. Sa fragilité, parce qu’humaine, devrait être sa plus juste protection. Sa parole, parce qu’humaine, devrait être sa plus sûre défense parce qu’elle a la vertu de différer le passage à l’acte violent. Enfants de parole, ils doivent devenir de ce fait hommes de raison et hommes de paix. Mais leur impuissance linguistique réduiront certains d’entre eux à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils altèreront, ils meurtriront, ils tueront parce qu’ils ne pourront se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. Leur violence se nourrit de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, de l’incapacité à franchir les obstacles en construisant des ponts au-dessus des fossés religieux, culturels et générationnels qui les séparent.