Vers l’âge de raison

Entre six et huit ans, l’enfant devient « un grand enfant » et entre dans « l’âge de raison » : il acquiert une intelligence sociale nouvelle, c’est-à-dire qu’il devient capable d’adapter, de façon pertinente, son discours et ses interactions aux contextes dans lesquels il développe ses relations, contextes de plus en plus variés et situés à distance progressive de ses parents (école primaire, activités de loisirs, etc.) (Sperber, Wilson, 1989).
L’enfant prend alors conscience de la notion de propriété (et donc de vol) et accepte mieux la frustration. Il intègre des règles de vie, de convenance, et utilise des formulations différentes pour partager une idée, en fonction de la personne qu’il a en face de lui. Il expérimente que le mensonge entraîne l’impossibilité d’établir une confiance relationnelle (« il faut toujours dire la vérité »), en même temps qu’il comprend qu’il ne peut pas dire tout ce qu’il pense tout le temps (« tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler »). Il comprend que « toute vérité n’est pas bonne à dire », selon la personne et le moment, et que ne pas dire ce qu’on pense en toute circonstance n’est pas forcément un mensonge par omission, mais plutôt une sorte de reconnaissance de l’autre qui permet de vivre bien ensemble. Ainsi, le philosophe français Benjamin Constant souligne le double impératif paradoxal de l’humain : il lui est impératif, moralement, de dire la vérité, mais il ne peut vivre en société sans renoncer à cet impératif !
L’enfant entre aussi dans des mécanismes plus profonds d’identification à l’autre : il cherche à ressentir ce que l’autre ressent pour mieux comprendre comment il fonctionne, et ainsi, mieux s’adapter aux relations sociales ; il apprend à « communier » relationnellement avec ceux qu’il aime ; il fonctionne parfois « comme » l’autre, par exemple en s’identifiant à un de ses parents dans un jeu, et ne se situe plus seulement dans une imitation en copier-coller de la surface de ce que montre l’autre (ses vêtements, son ton de voix, etc.).
En même temps, sur un plan affectif, l’enfant continue à poursuivre son travail d’intériorisation des acquis de l’œdipe et peine encore à les accepter tout à fait. Fort de la pudeur qu’il a découvert parallèlement à son acceptation de l’intimité de ses parents, il poursuit la découverte de sa propre sexualité en cachette, et ricane de blagues qui ne font rire que lui et ses pairs ! Il entre donc dans « l’âge bête », témoin de sa difficulté à rester « grand » dans toutes les circonstances, particulièrement quand les adultes ne tombent plus sous son charme. Ceux-ci ne sourient plus du tout de ses mensonges comme quand il était petit et lui montrent bien qu’il ne peut plus, à son âge, se contenter de vivre au gré de ses désirs, mais qu’il doit maintenant tenir compte de la réalité, celle du monde extérieur et des autres que lui. Il lui faut du coup assumer vraiment ses erreurs, les réparer, ne plus les reproduire.
Ainsi, peu à peu, sans rupture brutale avec le paradis perdu de la petite enfance, l’enfant acquiert une certaine conscience morale, qui l’amène à se sentir coupable quand il ne l’écoute pas. Il ne sombre pas pour autant dans la honte, qui reste le prix à payer pour les fautes irréparables, dont un enfant ne peut être tenu responsable.