Sous le masque du sacré

Une religion se mérite

Une religion digne de ce nom doit obliger  celui qui choisit d’y entrer à prendre connaissance lucidement de l’immense quantité  des textes qui ont été siècle après siècle soigneusement transcrits , sans cesse interprétés et sans cesse discutés. C’est le libre questionnement d’une  pensée religieuse, collectivement conçue  d’âge en âge, qui constitue l’affirmation que la foi ne doit en aucun cas aveugler l’intelligence singulière du croyant. Quel que soit le nom (ou l’absence de nom) du dieu qu’elle vénère, c’est le libre questionnement des textes  qui différencie définitivement une religion d’une secte. Si la foi s’impose au croyant comme une nécessité, une religion, elle, exige une pleine lucidité lorsqu’on choisit d’y adhérer. Celui qui entre dans une religion, quelle qu’elle soit, doit se donner ainsi la peine d’aller en analyser  lui-même les discours et les textes. Il faut qu’il soit capable de faire l’effort du sens en  confrontant ses propres interprétations à celles des autres avec autant de liberté  que de respect pour les textes. Entrer en religion, c’est pénétrer dans une immense bibliothèque qui conserve la trace de ce que, de génération en génération, les hommes ont écrit pour d’autres hommes en commentant la parole de Dieu. On n’y entre pas les yeux bandés ; on doit aller soi-même chercher sur des rayons immenses les textes laissés par d’autres en d’autres temps. Ces traces ne sont pas conservées pour que l’on y mette servilement nos pas ; elles sont les interprétations et les témoignages d’une communauté pensante offerts de génération en génération  à la discussion collective.

On n’entre pas dans une religion comme on adhère à un club, en payant sa cotisation et en fournissant un mot de passe afin d’y retrouver des « amis croyants » avec lesquels on partagera des rituels dont on ignore le sens ou, pire encore, la haine des mêmes ennemis, des mêmes « mécréants ». En matière de religion, plus le chemin de l’engagement est court, plus l’effort intellectuel exigé est faible et plus la spiritualité  s’efface devant le prosélytisme et la haine de l’autre. Que vaut une conversion acquise en prononçant une formule magique dont on ignore souvent le sens ? Rien ! Sinon qu’elle avilit et ridiculise le converti et le culte. L’adhésion à une religion ressemble de plus en plus aujourd’hui  à l’inscription à un réseau social : un mot de passe, un pseudo et l’on est autorisé à faire partie d’un clan dont on imitera maladroitement les rites, dont on répétera sans les comprendre les prières et dont on partagera préjugés et mots d’ordre. Une religion se mérite par l’effort intellectuel qu’on lui consent. Honte à tous ceux qui, de quelque confession qu’ils soient, portent leur religion comme un signe de reconnaissance acheté à vil prix et exhibé avec d’autant plus d’agressivité. Si l’habit ne fait pas le moine, la kippa ne fait pas le rabbin ni les chaussettes l’imam.  Seul compte le savoir partagé acquis par l’étude  profonde des textes et surtout, nourri  par le goût de l’échange bienveillant et fertile à propos des textes des autres religions. L’adhésion religieuse aveugle et servile pervertit le principe religieux et ouvre la voie aux mouvements intégristes les plus détestables. Des prophètes autoproclamés exploitent les faiblesses et les peurs, les frustrations et les ressentiments. Ils profitent de la crainte ou de l’incapacité de certains d’ouvrir les portes de discours et de textes qu’ils pensent hors de portée  de tout questionnement. La faiblesse   intellectuelle  de certains groupes sociaux est le meilleur allié de tous les intégristes religieux et des gourous sectaires. Privés de leur droit au questionnement, à l’analyse et à l’interprétation, « ces embobinés » doivent ainsi se  résoudre à ce que les mots du sacré ne soient que des récitations privées de sens, des mots d’une communion factice d’où l’esprit même est exclu.

Le repli communautariste

Certains groupes religieux  sont tentés par des formes diverses de communautarisme et, sous prétexte de faire valoir des identités ethniques, sociales ou confessionnelles, refusent l’idée même d’une entité  nationale, à la fois multiple et aussi fondée sur des valeurs républicaines partagées. Deux exemples pour montrer à quel point la bêtise est équitablement partagée entre musulmans et juifs.1


Leïla a trente ans, mariée à Mustapha, agent de sécurité dans une grande surface ; elle est secrétaire intérimaire et ne porte pas le voile. Ils ont un fils de 7 ans. Écoutons-la-nous raconter la visite d’un de ces prosélytes barbus, il y a quelques mois : 

Il est 18h ; on sonne à la porte de l’appartement dans une cité de Bagneux. Leïla ouvre et se trouve devant un homme barbu, en djellaba, qui demande à voir son mari. Celui-ci ne rentre que vers 18h30 et Leïla demande le motif de cette visite. Elle n’a droit qu’à quelques mots grommelés dont elle croit comprendre que c’est une affaire qui ne la concerne pas et que l’On va attendre. Toutes les questions, toutes les protestations de Leïla restent lettre morte. L’homme s’installe sans un mot et sans un regard.
18h30, Mustapha rentre. Il porte le costume foncé qu’il a l’habitude de mettre pour aller travailler. L’homme se lève et le salue en arabe sans lui laisser le temps de dire bonjour à Leïla. Bien mieux, il lui demande de faire sortir Leïla de la pièce afin qu’ils puissent parler entre eux. A la grande surprise de Leïla, son mari obtempère ; elle doit s’exiler dans la cuisine et reste à l’écoute, folle de rage. L’entretien commencé en arabe se poursuit en français car Mustapha parle très médiocrement l’arabe :
“Dis-moi, Mustapha, on ne te voit pas souvent à la mosquée. Est-ce que tu sais au moins où elle est ? Et tes prières, tu les fais ? Tu sais que c’est ton droit, même au travail.”
Mustapha s’excuse comme un enfant pris en faute ; il prétexte que son travail très prenant l’empêche d’être aussi assidu qu’il le devrait. L’autre enchaîne aussitôt :
“Je sais que tu as un fils ; il va à l’école des Français. Bon ! c’est bien, mais est-ce que tu sais ce qu’il mange à la cantine ? La viande, c’est pas de la viande « hallal ». Il faut que nos fils aient le droit de manger hallal comme les autres ont leur droit… Tu es d’accord ? On est en train de s’occuper de ça…”
Mustapha acquiesce sans mot dire.
“Et puis quand ta femme va le chercher à l’école, tu dois lui dire qu’elle mette le voile. Toutes les mères le mettent. C’est normal. Comme ça, on voit à qui sont les enfants.”
Mustapha proteste faiblement : sa femme est née ici, elle n’a pas été élevée dans la tradition…
L’autre le coupe : “Eh bien ! C’est à toi de lui apprendre. Et ton fils… Tu sais que nous avons fait des cours de soutien pour les enfants de la communauté. On les aide pour leurs devoirs et après, on fait leur éducation pour qu’ils n’oublient pas qui ils sont. Bon, vendredi, on t’attend avec ton fils, on compte sur toi.”

Lorsque Leïla finit de me raconter cette scène, elle me dit que ce qui l’avait le plus choquée, c’est l’inattendue docilité de son mari ; ” il avait, me dit-elle, une sorte de soumission comme si il se sentait coupable de quelque chose. Il était prêt à leur amener Rachid ; mais j’ai tenu bon. Seulement, comme tous les garçons de sa classe allaient au « soutien coranique », il a fini par me demander d’y aller lui aussi. Alors, maintenant, une fois par semaine, il va réciter le Coran. Ma seule chance maintenant, c’est de le changer de quartier…”.


Le récit de Leïla me rappelle une scène que j’avais moi-même vécue quelques années auparavant. C’était une veille de Hanouka et j’étais venu passer la soirée chez ma mère, à Créteil. 20h, on sonne, et je me retrouve devant deux hommes, Kippa sur la tête, talleth sur les épaules. Ils me proposent de me poser les téfilines et, devant mon refus poli, engagent une conversation dont les articulations sont étrangement proches de celle que Leïla m’avait rapportée.

“Dîtes, Monsieur Bentolila, vous êtes de chez nous.” Je ne réponds pas. “Oui, vous êtes d’Algérie.” J’acquiesce. “Vous savez qu’on est une bonne communauté de Juifs pieds noirs ici. Vous ne venez pas à la synagogue, même pour les fêtes ? Vous savez, des hommes comme vous doivent aider la communauté.”
Je lui demande ce qu’il entend par « aider la communauté ». Eh bien, on organise des réunions, des conférences pour faire comprendre notre point de vue. Et puis, on essaie de ramasser des fonds pour aider nos frères là-bas. Parce qu’ici, comme là-bas, si on ne se soutient pas…, on ne peut compter que sur nous.”
Je lui dis calmement que je n’ai pas de « frères là-bas » et même pas de frère du tout.
Bon, mais vous n’êtes pas de leur côté, quand même, …
Je tente de lui expliquer que je suis du côté de tous ceux qui veulent la paix, ici et… là-bas. Je lui dis que le fait d’être juif ne m’oblige pas à épouser la cause de qui que ce soit. Et m’enflammant un peu, je finis par lui dire que je n’ai pas choisi de naître juif et que j’entendais bien garder ma liberté de penser, y compris de penser du mal de certains dirigeants israéliens. Là, j’avais dépassé les bornes ! Ils battent précipitamment en retraite, barbe au vent,  dans un grand envol de taleth. En passant dans le hall, ils croisent un de mes  jeunes cousins… « Et je suis sûr qu’il n’a pas fait sa bar-mitsvah, celui-là… », maugrée le plus âgé en sortant.

 

Les marchands du temple

Dans un domaine plus trivial, le profit est malheureusement  souvent au bout du chemin du dévoiement  religieux ! Les mots du sacré sont devenus vénaux. Hallal et cascher sont aujourd’hui des marques déposées qui font vendre. Tant qu’il s’agit de viande, on peut encore comprendre, mais la supercherie dévoile toute son ampleur lorsqu’on vend au nom de Dieu des bonbons, du sel, du poivre, des produits de beauté et, tout dernièrement, des articles de jeux sexuels (« à condition, bien sûr, qu’ils soient utilisés dans le strict cadre du mariage », précise un site actuellement estampillé  « beth din »). Comment peut-on imaginer que des êtres dotés d’ intelligence  puissent croire que le fait d’utiliser une crème solaire casher leur attirera les bonnes grâces du tout-puissant ? Comment est il possible que les médias et les intellectuels, craignant sans doute de contrevenir au « théologiquement correct », ne dénoncent pas avec force une telle stupidité et un tel scandale ? Ces marchands du temple sont, sous couvert d’un commerce anodin, les complices des pires comportements d’enfermement, et… s’en mettent plein les poches.