Sortir de l’entre-soi

Dans l’apprentissage de la communication, rien n’est pire que la banalisation monotone : parler aux mêmes personnes des mêmes choses. C’est pourquoi une trop forte homogénéité dans une classe ou un groupe familial est infiniment dangereuse ; elle réduit les ambitions de parole aux reflets des élèves mêmes.

En matière d’apprentissage et de déploiement de la langue, c’est la mixité, la variation, la différence, qui apportent enrichissement et flexibilité. Une classe, comme une famille d’ailleurs, ne sont pas des lieux d’élection. Elles ne doivent pas l’être ! Un enseignant ne choisit pas ses élèves et les élèves ne se choisissent pas entre eux. De même, on ne choisit pas sa famille. On n’est pas dans la même classe parce qu’on s’aime ; on n’est pas dans la même classe parce qu’on se ressemble. On s’y retrouve, on s’y reconnaît chacun dans sa différence et on essaie de vivre ensemble. Un élève doit apprendre que sa parole n’est pas uniquement réservée aux camarades avec qui il a des affinités. De la même façon, un enfant ne parle pas à ses parents parce qu’il les aime ; il les aimera, peut-être, parce qu’il leur aura parlé et qu’eux-mêmes auront pris infiniment de soin à le comprendre et à lui répondre.

La première leçon de l’école prolonge celle de la maison : faire comprendre que cette langue, dont on va sans cesse perfectionner la maîtrise, est faite pour rendre audibles les différences, pas pour les édulcorer.

L’expression instinctive n’est pas la communication réfléchie. L’écrit silencieux, visible et permanent est, sans aucun doute, plus rassurant pour un pédagogue. Les activités manuelles, plus immédiates, plus facilement vérifiables, offrent elles aussi plus de sécurité pédagogique. Travailler la communication orale est une toute autre affaire !

Certains enseignants se donnent l’illusion de maîtriser l’infinie légèreté de la parole en faisant exécuter des exercices dits structuraux, en faisant répéter des formules et comptines, ou en faisant apprendre des listes de vocabulaire.

D’autres, abdiquant toute ambition de distanciation et de contrôle, font de l’expression libre un cheval de bataille pédagogique et se disent : « Pourvu qu’ils parlent, il en restera toujours quelque chose. » Il s’agit là de l’illusion pédagogique la plus répandue dans les classes de maternelle : en créant les conditions de l’expression, on a l’impression de contribuer à la maîtrise de la communication. Toutes les observations que nous avons effectuées nous ont démontré le contraire. Nous avons constaté que lorsqu’un groupe d’enfants en moyenne section est invité à s’exprimer « librement », trois cercles se forment qui ne se mêleront pas tout au long de la séance :

  • Il y a d’abord celui des maîtres de parole: ce sont ceux qui conduisent la conversation, en décident les thèmes successifs, en organisent les relais.
  • Vient ensuite celui des intervenants ponctuels: ce sont ceux qui parlent, interviennent sur le discours des premiers, pour renchérir ou pour s’opposer de façon brève et soudaine.
  • Enfin, il y a le cercle des silencieux : ce sont ceux qui parfois observent et semblent écouter. Le plus souvent, ils paraissent totalement étrangers à une activité qu’ils refusent, qu’ils redoutent et dont en aucune façon, ils ne perçoivent les enjeux.

Sauf à accepter que certains enfants s’engagent dès le début de leur scolarisation dans le long couloir qui conduit à l’illettrisme, l’École, et en tout premier lieu l’école maternelle, doit faire de la maîtrise de la communication son objectif principal.