S’expliquer ou s’entretuer

Etrange idée me direz-vous que de donner comme sujet au concours d’entrée à Normale sup ce simple verbe « EXPLIQUER ». Et pourtant, y a-t-il plus beau projet que de tenter désespérément de faire passer sa pensée dans l’intelligence d’un autre en espérant être compris au plus juste de ses intentions. Y a-t-il projet plus profondément humain que de donner à deux intelligences libres le choix de comprendre et donc d’interpréter les mots de l’autre. Y a-t-il défi plus urgent à relever aujourd’hui, que de préférer les mots aux coups, l’explication au meurtre, la disputation à la barbarie. Le verbe, éclairant deux pensées qui s’affrontent, est en effet le seul rempart contre la barbarie.

EXPLIQUER, UN CHOIX LINGUISTIQUE ET UN CHOIX ETHIQUE

Si la première mission de la grammaire consiste à relier des mots, et à leur attribuer des fonctions spécifiques, elle ne se contente pas de construire des ensembles qui se succèdent les uns aux autres. Elle permet aux utilisateurs du langage d’établir des relations logiques entre ce que l’on appelle des « propositions », c’est-à-dire un ensemble de mots qui font sens. Raconter une histoire suppose qu’entre des évènements on puisse établir des liens de conséquence, que l’on puisse indiquer le but de certaines actions, la cause de certains états ou marquer des effets de concession ou d’oppositions entre des arguments. Expliquer, exige enfin que l’on sache maîtriser les outils linguistiques de la déduction ou de l’induction. En bref, afin d’articuler notre pensée, la grammaire construit entre nos propositions des ponts qui en soulignent les relations logiques. Ces relations peuvent être implicites mais gagnent à être formellement marquées par un connecteur précis. Ainsi, dans « Les chiens aboient, la caravane passe », coexistent deux propositions ; « les chiens aboient » et « la caravane passe ». Aucun connecteur ne relie ces deux ensembles ; et cependant, on perçoit parfaitement qu’ils sont en relation. Mais la phrase peut tout autant signifier que « bien que les chiens aboient, la caravane passe tout de même » ; ou bien que « c’est parce que la caravane passe que les chiens aboient ». On voit bien que l’absence de connecteur (« bien que », « parce que »…) n’empêche pas la mise relation, mais elle rend moins précise sa logique.       Cela étant, une argumentation apparemment solide (ordre des propositions, bon choix des connecteurs…) peut receler un défaut plus grave qui, malgré un bâti grammatical correct, la fait basculer dans l’illogisme. Ainsi, en logique aristotélicienne, le syllogisme est un raisonnement logique à deux propositions (également appelées prémisses) conduisant à une conclusion qu’Aristote a été le premier à formaliser. Ainsi « Tous les hommes sont mortels ; or tous les Grecs sont des hommes ; donc tous les Grecs sont mortels » est un syllogisme. Cependant cette forme « d’explication » peut conduire à des aberrations.

Par exemple :

Prémice majeure : Plus il y a de fromage……..Plus il y a de trous

Prémice mineure « OR » : Plus il y a de trous………….Moins il y a de fromage

Conclusion « DONC » : Plus il y a de fromage………… Moins il y a de fromage

Ce n’est donc pas la correction formelle d’un discours qui fait la justesse d’une explication : la même construction rhétorique sert la manipulation comme elle peut servir la rigueur et l’ouverture. La puissance aveugle de la rhétorique explicative exige que nous formions nos enfants à la critique courageuse et à l’analyse rigoureuse.

EXPLIQUER A CEUX QUE L’ON N’AIME PAS

A qui destinons-nous nos explications ? La langue n’est pas faite pour parler à un autre moi-même, celui qui pense comme moi, qui a vécu où j’ai vécu, qui croit en le même Dieu que moi. La langue n’est pas seulement faite pour parler à ceux que j’aime ; elle est faite, j’ose le dire, pour parler à ceux que l’on n’aime pas, pour leur dire des choses qu’ils n’aimeront sans doute pas, mais qui nous permettront peut-être de mieux vivre ensemble. La langue est faite pour recevoir le plus étranger parmi les étrangers, pour entendre les choses les plus étranges qui soient. On doit donc pousser obstinément nos enfants à élire au plus loin d’eux-mêmes celui qu’ils n’ont encore jamais vu pour lui expliquer des choses qu’il n’a jamais entendues. Il leur faut apprendre à pousser la langue dans ses retranchements ultimes ; leur donner le courage de la conduire là où s’essoufflent les mots écrasés par les charges de préjugés et de haine. C’est en effet sur ces hauteurs où se raréfie l’oxygène du pré-jugé et du pré-vu que la langue donnera le meilleur d’elle-même : là où on ne sait sur l’autre que bien peu de choses et où il en sait aussi peu sur vous ; mais là où l’autre est aussi l’objet de tous nos désirs d’expliquer et de comprendre. C’est sur ces hauteurs que la découverte l’emporte sur l’anathème, que la conquête du sens est à la fois une invitation et un défi, une promesse et une exigence. C’est aux confins du dire, à l’orée de l’indicible que la langue déploie toute sa puissance d’explication, mobilise tous ses moyens pour suspendre un instant, un instant seulement, la tentation délicieuse du meurtre.

C’est donc contre la dérive perverse d’une parole à courte vue qui fuit la différence, qui chérit la connivence, qui renforce préjugés et tribalisme que, parents et enseignants, nous avons à lutter. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre à nos enfants des formules de politesse stéréotypées ou de corriger leurs « fautes de français » ; il s’agit de leur faire comprendre que c’est en mettant la distance et la différence au cœur même de l’usage du verbe qu’ils lui donneront sa véritable dimension : l’exigence de la précision et de la rigueur des mots afin d’être compris quand rien n’est donné d’avance. Rappelons-nous le geste historique d’Anouar El Sadate. Il se déplaça sur le territoire de ses adversaires, contre l’avis de ses partisans. Lorsqu’il s’adressa à la Knesset, ce ne fut pas pour se justifier, ce ne fut pas pour accuser et maudire, ce fut pour tenter d’être compris au plus juste de ses intentions. Il eut à affronter des députés israéliens qui ne l’aimaient pas et il leur parla en mettant tous ses espoirs dans une langue qui portait une pensée sans complaisance mais sans haine. S’il paya de sa vie cet acte courageux (comme Beguin peu après), c’est parce que ses meurtriers avaient compris qu’il utilisait l’arme suprême qui risquait de mettre en péril le jeu vicieux de meurtre et de vengeance qui leur convenait si bien : l’explication.

L’IMPUISSANCE EXPLICATIVE

C’est dans les ghettos urbains que l’impuissance explicative est la plus préoccupante. Si la langue de ces ghettos fonctionne, elle ne fonctionne que dans les limites étroites qui lui ont été imposées. Elle a été forgée dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Mais hors de ce territoire, lorsque l’on doit s’adresser pacifiquement et explicitement à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque l’on doit recevoir la parole de l’Autre avec autant d’intérêt que de vigilance, cela devient alors un tout autre défi : un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance à la langue française de le relever. La ghettoïsation sociale engendre une insécurité linguistique qui ferme à double tour les portes du ghetto. Plus de 20 % de la population française ne possède qu’une maîtrise limitée de la langue réduite dans ses ambitions et dans ses moyens : 600 à 800 mots, quand il nous en faudrait en moyenne 5 000 à 6 000 pour accepter et tenter de comprendre nos différences. Soyons clair ! Il est hors de question de laisser entendre que certains concitoyens n’auraient pas les moyens intellectuels de se doter d’une rhétorique explicative puissante et efficace. Tout ce que nous savons sur les langues et les populations qui les parlent ne laisse planer aucun doute sur le fait que tout être humain quelque soit sa race, son ethnie, sa culture et son statut social possède le même potentiel d’apprentissage linguistique, les même capacités d’apprendre une langue et de s’en servir….Mais encore faut –il que le milieu social, les stimuli interrelationnels et les ambitions qu’on lui propose le poussent à s’emparer du pouvoir linguistique. En bref, si certains jeunes des quartiers n’ont pas les mots pour expliquer leur vision du monde et laisser ainsi une trace d’eux-mêmes sur l’intelligence d’un autre c’est uniquement parce qu’ils sont enfermés dans un milieu tellement restreint que l’idée même de la conceptualisation et de l’argumentation se trouve exclue. Violence et crédulité sont les tributs à payer à cet enfermement.

La langue est faite pour mettre en mots sa pensée avec sérénité et maîtrise. Elle est faite pour s’expliquer, elle est faite pour argumenter avec autant de fermeté que de tempérance. Mais dés lors que les mots viennent à manquer, alors ce sont les coups qui partent. L’impuissance à communiquer avec ceux qui nous ne nous ressemblent pas rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée. Elle condamne à vivre dans un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. S’expliquer y devient aussi difficile qu’incongru parce que l’école et la famille n’ont pas su (ou pu) transmettre cette capacité spécifiquement humaine de transformer pacifiquement le monde et les autres par la force des mots. Dans les ghettos sociaux, la parole, réduite à la proximité et à l’immédiat, a perdu le pouvoir de créer un temps de négociation linguistique. Ce temps peut seul différer la violence, car on peut alors s’exprimer voire s’affronter avec des mots, avant d’en venir aux armes. Si certains jeunes français passent à l’acte plus vite et plus fort aujourd’hui, c’est parce que ni leurs parents, ni leurs maîtres n’ont su leur transmettre la capacité de mettre pacifiquement en mots leur pensée à l’intention de l’autre.

Reconnaître nos différences, les explorer ensemble, reconnaître nos divergences, nos oppositions, nos haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause notre commune humanité ; voilà ce que l’école devrait démontrer avec obstination. L’explication n’a certes pas le pouvoir magique d’effacer la haine, ou de faire disparaître les oppositions, mais elle a la vertu d’en rendre les causes audibles pour l’un et l’autre ; elle ouvre ainsi à chacun le territoire de l’autre. L’impuissance linguistique réduit certains des enfants de ce pays à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils altèrent, ils meurtrissent, ils tuent parce qu’ils ne peuvent se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. La vraie violence se nourrit de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût de soi même et de l’autre. La vraie violence efface d’emblée l’idée même de l’explication.