Renoncer à la grammaire, c’est renoncer au pouvoir de la langue

L’enseignement de la grammaire a connu les mêmes dérives que celui de la lecture : le renoncement à respecter une progression rigoureuse avec l’illusion que la rencontre aléatoire des textes déclenchera l’observation réfléchie de la langue. Soutenus par les nébuleuses sciences de l’éducation, les chantres de la pédagogie nouvelle décidèrent ainsi de privilégier l’accès direct à l’expertise contre le labeur de l’apprenti. Le résultat de plus de quarante années d’errance pédagogique, fut une lecture approximative des mots et une analyse imprécise des phrases et des textes.

Attention ! Ce n’est pas parce que je préconise de respecter une programmation logique des leçons de grammaire que je refuse l’observation, la manipulation et la réflexion. Loin de moi l’idée qu’une leçon de grammaire se réduise à asséner une règle et à mouliner des exercices. Je veux au contraire que les élèves découvrent l’organisation des phrases, la fonction des mots, leur catégorisation – je dis bien « découvrent », et pas simplement « apprennent ». Une leçon de grammaire doit être conduite dans l’esprit des « leçons de choses », c’est-à-dire que l’on présentera à l’attention des élèves un corpus de phrases précisément choisies pour induire des hypothèses sur le fonctionnement d’un mécanisme singulier. Dans la même logique que « la main à la pâte » pour les sciences, les élèves manipuleront, se questionneront, proposeront des explications provisoires qui, une fois examinées avec rigueur, amèneront à la formulation de la règle. Une telle démarche est incompatible avec la rencontre occasionnelle des structures dans un texte. C’est la logique de l’analyse grammaticale qui doit dicter sa loi aux phrases et aux textes, et non le contraire ; c’est elle qui les convoque en fonction de ses besoins.

Ce qui est essentiel, c’est qu’un élève comprenne que dans une phrase, les mots sont des acteurs qui jouent chacun un rôle dans un cadre spatial et temporel. Ce sont les indications grammaticales qui lui permettent de construire cette mise en scène ; elles sont la meilleur garantie de d’être compris au plus juste de ses intentions. Les règles qui régissent l’organisation des phrases lui permettent d’indiquer QUI fait QUOI, A QUI, AVEC QUI, OÙ, QUAND…. Il saisira donc que lorsqu’il parle, il propose à l’intelligence d’un autre un spectacle dont les mots sont les acteurs et dont la grammaire est le metteur en scène et que c’est en fournissant à son interlocuteur des directives grammaticales précises qu’il se donnera une chance raisonnable d’être compris. C’est vers cette découverte que l’on doit mener les enfants, et ce dès le plus jeune âge et non vers une nomenclature privée de sens.

Imaginons. Vous racontez à votre petite fille de quatre ans La Chèvre de Monsieur Seguin. Vous arrivez vers la fin de cette jolie histoire : « L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents… Une lueur pâle parut dans l’horizon… Le chant d’un coq enroué monta d’une métairie. “Enfin !” dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; le loup s’approche, les yeux luisants, la bave aux lèvres ; Blanquette tremble sur ses pattes… » Et là, vous faites une petite pose et vous dites : « Alors la petite chèvre dévora le loup. ». Étonnement de votre petite fille : « QUI tu as dit qui a mangé le loup ?

– J’ai dit : « La petite chèvre dévora le loup. »

– Mais c’est le loup qui mangent les chèvres !

– J’ai dit : « La petite chèvre dévora le loup. »

Et là, votre petite fille, rendant les armes à la grammaire, vous dit : « C’est vrai ! Et tu as dit « la chèvre » d’abord ! »

Avez-vous fait de la grammaire ? Oui ! Au bon sens du terme. Avez-vous eu recours aux instruments d’analyse, à la nomenclature syntaxique ? Non ! Vous avez simplement suscité le questionnement : « QUI a dévoré QUI ? » en utilisant une astuce très simple : vous avez distribué les rôles à contre-emploi. Entre le loup et la chèvre, c’est évidemment au loup que devrait revenir le rôle de « dévoreur » et à la chèvre celui de « dévoré », mais vous avez utilisé la puissance de la règle grammaticale pour imposer, je dis bien imposer, un casting inattendu. Et votre petite fille ne s’y est pas trompé : « Tu as mis la chèvre d’abord ! » Elle a parfaitement compris qu’entre les habitudes d’un monde où ce sont toujours les loups qui mangent les chèvres et le pouvoir grammatical qui donne à la chèvre la fonction d’agent, c’est la grammaire qui l’emporte.

En imposant d’emblée un formalisme aride et ésotérique comme l’utilisation en CM1 du terme « PREDICAT » on a éloigné la terminologie grammaticale de la construction du sens des phrases. On a, d’autre part, condamné les parents et les grands-parents à ne plus pouvoir suivre l’apprentissage de leurs enfants et petits-enfants en grammaire dans la mesure où les mots qui portaient cet apprentissage leur étaient inconnus et leur inconstance troublante. Disons-le fortement, notre école a abandonné depuis plus de quarante années l’enseignement de la grammaire. Petites lâchetés et grandes illusions ont conduit aujourd’hui nos élèves à ignorer comment fonctionne notre langue. Nous avons ainsi progressivement renoncé à nous battre pour qu’ils puissent imposer avec clarté et pertinence leur intelligence au monde.