Quelques idées sur la genèse du langage

La mission du linguiste est de décrire avec la plus extrême rigueur les systèmes respectifs des langues du monde. C’est en nous fondant sur ces descriptions et notamment sur le fonctionnement syntaxique, c’est aussi en observant la volonté jamais démentie de l’Homme d’imposer son intelligence à une nature qui lui apparaît chaotique, que nous allons tenter d’imaginer l’évolution du Verbe. Chaque étape est une conquête supplémentaire du pouvoir de l’homme d’agir sur le monde en l’interprétant par la parole.

Les premiers signaux

Au début du langage, et avant qu’Awè, en murmurant le son « arbre », ait prononcé son mot originel, les premiers hommes ont sans doute créé leurs premiers signifiants afin d’échanger des informations dont leur survie individuelle et collective dépendait. Il s’agissait de lancer des avertissements, pas encore de nommer des objets ou des êtres vivants ; et il était encore loin le temps où l’on échangerait des propos sur l’organisation du monde. Alerte d’un danger imminent, annonce concernant la nourriture, manifestation de colère…, tels furent sans doute les contenus des premiers signaux échangés entre les premiers communicants. Nos grands ancêtres ont donc commencé par créer des signaux spécifiques pour s’envoyer quelques informations urgentes de première nécessité. Ils communiquaient à vue et pour survivre.

Le nombre de ces messages devait être faible et leurs contenus liés à des événements proches dans le temps et proches dans l’espace. On peut imaginer sans grand risque que nos grands ancêtres répondirent à ce court paradigme d’intentions élémentaires de communication en créant, pour manifester chacune d’elle, un cri spécifique non décomposable. Portant des ‘’avis’’ (« avis à la population… ! ») plus que des signifiés, les premiers signifiants étaient vraisemblablement monolithiques, non articulés, c’est-à-dire non décomposables en éléments réutilisables dans une autre combinaison. Ils renvoyaient chacun à une situation globale unique. Le film des premiers essais langagiers pourrait ainsi avoir été l’émission d’un cri spécifique à chaque avis, associé sans doute à des gestes évocateurs : « Troupeau de bisons dans cette direction ! » correspondait à un cri particulier. « Ennemis en vue ! » était porté par un autre cri qui ne partageait avec le premier aucune composante commune (ni son, ni syllabe, ni mot). Avec un système de ce type, à mesure que les expériences à transmettre devinrent plus nombreuses, il fut vite impossible de multiplier les cris différents pour y subvenir : impossible, au-delà d’un certain nombre, de les émettre et de les discriminer. Car, comprenons-le bien, la moindre modification dans la réalité à transmettre exigeait que l’on créât un cri entièrement nouveau : si les bisons se trouvaient dans une autre direction, c’était le cri dans son entier qu’il fallait changer ; si les ennemis étaient encore loin, c’est encore le cri dans sa globalité qu’il fallait transformer. On imagine alors aisément que la multiplication des situations requérant une communication de plus en plus précise ait poussé nos ancêtres, non pas à continuer de multiplier les cris, mais à passer à un autre mode d’échanges, celui de la nomination, c’est-à-dire de se doter de « briques sémantiques » qui leur permettaient d’envisager une organisation, une construction.

 

Nommer ce qui permet de penser et d’agir

Ainsi s’ouvrit la voie de la nomination. Il faut bien comprendre que le monde ne s’est pas révélé aux hommes dans un état de pré-découpage sur lequel ils n’auraient eu qu’à coller de petites étiquettes de plus en plus nombreuses pour en identifier les morceaux de plus en plus nombreux. Nommer le monde fut, et reste toujours, lié à notre volonté de lui imposer le joug de l’intelligence humaine ; autre façon de dire que l’enjeu du langage est bel et bien celui d’une prise de pouvoir. Nommer le monde, c’est choisir de dire ce qui nous servira à mieux appréhender ce qui nous entoure, à tenter de le comprendre dans le double but d’en être plus intime et de le maîtriser, enfin à l’utiliser à notre avantage. Nommer progressivement certains éléments soigneusement sélectionnés du monde permit ainsi à nos ancêtres de dépasser les finalités d’avertissement et d’alerte pour sélectionner certains objets (l’arbre), certains phénomènes (l’orage) ou certains êtres (mon enfant) à l’exclusion des autres. Une fois nommés, ces éléments du monde pouvaient alors être désignés, échangés, examinés ensemble et bien sûr modifiés. Plus les besoins de communication augmentaient et plus il fallait distinguer un nombre de plus en plus grand de mots.

Les hommes furent ainsi rapidement soumis à la nécessité de créer une très grande quantité de signifiants différents, chacun portant un sens unique, distinct de tous les autres. Mais alors, comment ne pas s’y perdre, comment ne pas confondre telle nomination et telle autre, comment être sûrs de bien se comprendre ? Ils durent en effet obéir à une obligation impérative : les centaines, puis les milliers de mots qu’ils fabriquaient ne devaient, sauf accident exceptionnel, être confondus en quelque circonstance que ce soit. Ils inventèrent donc la deuxième articulation du langage : à partir d’un nombre limité de sons distinctifs (34 phonèmes en français), ils purent, en les combinant chaque fois de façons différentes, construire un nombre quasi illimité de mots. La deuxième articulation du langage assura ainsi à la nomination une capacité de production quasi infinie.

Un phonème est un son dont on constate que, à lui seul, il est capable de distinguer un mot d’un autre. Ainsi, si l’on compare POULE et BOULE, on se rend compte que ces deux mots possèdent une partie identique : OULE et que c’est la seule opposition entre P et B qui assure la différence entre eux. Les sons P et B ont donc une fonction distinctive puisque, tout étant par ailleurs semblable (OULE), ils nous permettent de reconnaître soit « poule », soit « boule » : P et B sont deux phonèmes consonantiques du français.
On peut faire la même démonstration en comparant ROUTE et RATE. Les deux mots comportent une partie commune : R-TE ; ils sont distingués l’un de l’autre par l’opposition de deux voyelles : OU et A. Ces deux voyelles permettent à elles seules d’opposer ces deux mots par ailleurs semblables : OU et A sont deux phonèmes vocaliques du français.

 

Évoquer ce que l’on n’avait pas sous les yeux

Capable de nommer tout ce qui lui semblait utile dans le monde, notre Homo sapiens en vint alors à souhaiter ne plus se contenter de désigner par des mots ce qu’il avait sous les yeux et pouvoir parler des choses en leur absence. On passa ainsi de la désignation à l’évocation.

Imaginons bien ce que cela implique. « Évoquer » signifie qu’il n’y a plus de référence visible et immédiate sélectionnée par la nomination mais qu’une invitation est lancée à l’auditeur à construire lui même sa représentation. Il fallait donc être sûr que l’autre comprendrait bien, c’est-à-dire concevrait une image mentale qui ne trahirait pas l’intention du locuteur. Cette nouvelle exigence eut des conséquences essentielles pour l’organisation de la langue : elle imposa le fait grammatical. En effet, dès lors que l’on ne parla plus ‘’à vue’’, l’étendue des représentations possibles devint de plus en plus large, laissant à l’Autre des possibilités d’erreurs d’interprétation de plus en plus importantes : de quel arbre parlait donc Awè ? Du grand feuillu ou du petit sec ? De quel animal était-il question, celui à corne ou celui à bosse ? La volonté d’être compris au plus juste de leurs intentions, alors même que leurs mots évoquaient des réalités qu’on ne percevait pas au moment de la parole, amena ainsi les locuteurs à fournir à leurs auditeurs des précisions qui façonnaient l’image de mots devenus de plus en plus abstraits. Pour dépasser, sans risque de confusion, la communication hic et nunc, on dut donner à l’Autre des informations précises afin de ne pas laisser à sa seule fantaisie la construction de ses représentations mentales. Ce fut ainsi que l’homme parvint au premier stade de la grammaire : la détermination. Grâce à la détermination, on ne se contenta donc plus d’évoquer (nous disons bien : d’évoquer) un arbre quelconque, mais on voulut préciser qu’il était grand, petit ou sec, et pouvoir dire si la pierre dont on parlait était ronde ou pointue, besoin de précision qui, nous l’avons vu, relève d’une science naissante autant que d’un langage en construction.

 

Et l’homme en vint à tenir des propos sur le monde

L’opération de détermination permit donc d’évoquer des êtres et des objets en donnant des précisions sur leur forme, leur couleur, leur appartenance… Mais elle ne permettait pas d’émettre à leur propos une opinion, une hypothèse ou une définition. Si la détermination se bornait à évoquer un seul être ou objet auquel elle donnait une qualité particulière, il fallait inventer une autre l’opération linguistique, d’une toute autre ambition, d’une toute autre dimension. Celle-ci ne se contenterait pas de désigner un élément du monde, elle permettrait de tenir sur lui un propos. Si la détermination permit de dire le monde, la prédication, elle, permit d’en parler. C’est vraiment grâce à la prédication que la langue put servir la science avec force en imposant l’intelligence de l’homme à la nature. Ainsi, imaginons deux de nos ancêtres dans une cabane, grotte ou case : l’un évoque un arbre particulier. L’autre dit : « Mais de quelle arbre parles-tu ? », et le premier lui répond : « Le vieil arbre sec », répondant ainsi à une demande de précision par une opération de détermination du mot « arbre ». Mais si au cours d’une discussion, vient sur le tapis à la fois la cause de l’état de l’arbre et le sort que l’on devrait lui faire subir, il faudra alors dire : « Ce vieil arbre sec a attrapé une maladie, il faut le couper afin de ne pas voir les autres contaminés». On donna ainsi sur le thème « arbre», une information et on proféra une intention qui en est la conséquence que l’on jugeait logique.

C’est l’opération de prédication qui a donné à la langue humaine sa véritable dimension : n’être pas simplement le reflet fidèle des objets du monde mais bien plus, imposer aux éléments du monde un commentaire intelligent (enfin…, parfois intelligent). En d’autres termes, l’opération de prédication rassemble ce que l’on appelle « le thème » (ce dont on parle) et ce que l’on appelle « le propos » (ce que l’on en dit). C’est la mise ensemble du thème et du propos qui a constitué le noyau de l’acte de communication linguistique. Toutes les langues du monde, de façons certes différentes, donnent à leurs utilisateurs ce pouvoir essentiel de dire ce qu’il pense d’un être, d’un objet ou d’une notion, l’opération de prédication imposant ainsi le pouvoir de la pensée contre la seule perception de la réalité. « Dire quelque chose sur » c’est dépasser l’œil, c’est émettre une hypothèse à propos d’un élément du monde, c’est tenter de répondre à cette question spécifiquement humaine : « Pourquoi les choses sont-elles ce qu’elles sont ? ».

L’ambition des hommes de dire ce qu’ils pensaient – et non pas seulement ce qu’ils voyaient – des éléments du monde imposa ainsi la nécessité non seulement de décrire soigneusement ce dont on parlait, mais surtout de dire quelque chose à son propos. On voulut faire savoir si un animal dormait ou courait ; si l’oiseau volait ou était posé ; si les ennemis s’enfuyaient ou arrivaient. L’opération de prédication imposa au cœur même de la langue son « moteur grammatical : le verbe. C’est le verbe d’action ou d’état qui permit d’associer à un être une action précise et à un objet des propriétés qui le définissaient. C’est grâce au verbe, conceptualisant le processus, que le langage se fit ‘’metteur en scène’’ ; donnant à tel être le rôle d’agent, ou de destinataire, à tel objet celui de patient. Une des étapes essentielles de l’évolution du langage fut en effet le codage des processus. C’est lorsque les mots purent dire des actions que le langage prit définitivement son envol en permettant la construction d’expériences de plus en plus complexes. Il fallut enfin que cette représentation fût actualisée et l’on dut inventer les moyens de planter le décor. Le lieu, le temps et la manière furent sans doute les premières circonstances que la langue en gestation évoqua.

On peut dire que c’est le verbe qui mit la langue ‘’en mouvement’’ ; c’est lui aussi qui donna aux hommes cette formidable possibilité de défier le temps et l’espace : transporter une expérience dans l’avenir, la situer dans le passé, la décrire dans le présent. Mais aussi, mais surtout dire le toujours et le partout : ce qui était vrai, l’est encore et sans doute le sera demain.

En résumé, au cours de la longue histoire du langage, la nomination permit d’abord de sélectionner les réalités ‘’intéressantes’’ ; la détermination apporta des précisions au nom évoquant en son absence un objet ou un être; La prédication donna la capacité de donner son point de vue sur le monde ; les verbes, conceptualisant les processus, permirent la mise en scène d’expériences échappant aux contraintes du temps et de l’espace. Enfin les ‘’connecteurs’’, ces mots grammaticaux qui relient logiquement deux propositions (Cf. p. 00), donnèrent au discours sa logique et sa cohérence. Cette montée en puissance du langage permit de dire à l’Autre ce qu’il ne voyait pas, et surtout ce qu’il ne pensait pas. C’est ainsi que les hommes s’affranchirent de l’évidence, de l’immédiateté et de l’unanimisme et entrèrent par le langage dans le monde des idées.

 

Des conventions non négociables portent la pensée vers l’Autre

En dépassant des modes primaires de communication, en structurant langage et échanges, les hommes ont patiemment mis en place l’organisation d’un langage qui leur a permis de questionner leur environnement et ses composants dans leurs interrelations.

Forgeant patiemment leur langue, ils affirmèrent progressivement leur volonté de tenir de plus en plus fermement les rênes d’une parole qui put ainsi servir à échanger avec précision des idées sur les phénomènes du monde afin de tenter collectivement d’en comprendre les mécanismes. Ils purent s’interroger ensemble, tenter d’en expliquer le fonctionnement, proposer de les modifier pour mieux s’en servir. Surtout, ils purent dire ce qu’ils pensaient des propositions de chacun et en discuter la pertinence ou la vérité.

Ce dialogue fécond ne devint possible que parce qu’ils surent se mettre d’accord sur des conventions linguistiques non négociables qui identifiaient clairement les mots, qui indiquaient qui faisait quoi, avec qui, où, quand, comment…, et qui distinguaient clairement la cause du but ou de la concession. Les règles organisant la langue, acceptées par tous, furent ainsi le moteur qui permit à l’intelligence collective de s’imposer progressivement à la simple contemplation commune du monde. Règles combinatoires qui distinguent les formes respectives des mots, règles grammaticales qui organisent les phrases, règles argumentatives qui donnent leur logique aux discours et aux textes se mirent en place à mesure qu’augmentait l’ambition des hommes d’imposer au monde leur faculté de penser.