Quand l’appartenance dicte sa loi à l’identité

Dans une période où les musulmans français, parce qu’ils sont musulmans, sont sommés de clamer haut et fort qu’ils n’approuvent pas les actes de barbarie, dans un temps ou les juifs français, parce que juifs, sont tenus de se positionner par rapport aux exactions  du  gouvernement israélien, il est urgent d’imposer dans le débat public une distinction fondamentale entre « appartenance » et « identité ». On n’EST pas un juif, un musulman ou un catholique, on appartient seulement, par un hasard heureux ou non,  à un groupe qui partage certaines croyances, certaines habitudes culturelles, certains rituels. Cette appartenance ne doit en aucune façon effacer la singularité intellectuelle de chacun. Elle ne définit pas notre identité. La distinction entre appartenance ( x ∈ E ) et identité(x=E) est aujourd’hui absolument essentielle car c’est elle qui permet de comprendre nos différences, nos divergences et  d’en « disputer » sans pour autant trahir sa communauté  ou avoir honte de ses racines. Une appartenance ne se nie pas mais elle ne nous définit pas. J’appartiens à la communauté juive MAIS je revendique le droit de ne pas être sioniste; tu appartiens à la communauté musulmane MAIS tu reconnais le droit à l’existence de l’état d’Israël. Tout citoyen doit avoir la  capacité d’analyser avec objectivité, profondeur historique et humanisme une situation dans toute sa complexité en refusant que quiconque, au nom d’une appartenance commune, vienne lui  imposer une vision tronquée et stéréotypée. En bref la laïcité française n’interdit pas une appartenance religieuse mais elle garantit à chacun, sa liberté de penser en  forgeant, par l’éducation qu’elle dispense, sa probité intellectuelle.

L’appartenance à une communauté confessionnelle et/ou culturelle contribue bien sûr à colorer notre identité d’une façon particulière ; elle la place au sein d’un réseau où l’on partage des comportements, des croyances et  des goûts communs qui sont autant de signes de reconnaissance ; mais en aucun cas cette appartenance assumée ne doit nous dicter  nos analyses  politiques scientifiques ou sociales. En aucun cas elle ne doit aliéner notre liberté de penser et de juger. Rabbins, imams, quand, dans une synagogue ou une mosquée, vous dénoncez avec partialité et haine parfois, l’ennemi arabe ou juif,  vous offensez Celui la même que vous prétendez honorer. Et vous ajoutez le blasphème à la bêtise. Vous les premiers devriez repousser la tentation d’imposer à vos fidèles une pensée grégaire, partiale et dangereuse. Car ce qui distingue une religion d’une secte  c’est la reconnaissance de  la complexité, l’acceptation de l’incertitude et du  doute.

La médiocrité grandissante de média complices, la baisse progressive des exigences scolaires ont laissé s’installer une terrible inculture historique, littéraire et  scientifique. Pire encore  se  généralise une forme de méfiance envers tout ce qui ressemble de près ou de loin à une réflexion intellectuelle. Et nous avons ainsi renoncé à l’ambition du « nourrissage culturel » seul rempart contre la dictature de l’appartenance.  Oubliés le questionnement ferme, le raisonnement rigoureux, la réfutation exigeante ; toutes activités tenues aujourd’hui pour ringardes et terriblement ennuyeuses, remplacées par le plaisir immédiat,  l’imprécision et la passivité. Les valeurs culturelles, sociales et morales  qui fondent notre intelligence collective ont cédé la place  aux apparences identitaires,  filles de  l’entre soi. Nous nous trompons d’ennemi ! Ce n’est certainement pas la diversité culturelle et confessionnelle  qui nous menace. Le danger que nous avons aujourd’hui à affronter c’est une véritable « consomption intellectuelle » : celle qui verra bientôt nos mémoires vides errer sans but dans un désert aride attirées par le premier appel à la haine, obéissant au premier mot d’ordre de meurtre.  La mère des batailles ne se livrera pas contre d’autres groupes, contre d’autres communautés mais avec tous ceux qui, sans se renier, accepteront de chercher ensemble le sens de nos vies. Le risque c’est d’oublier la valeur de la  Vie tout en braillant chacun dans son coin le nom de Celui qui est sensé l’avoir créée. Si IL existe, qu’il soit sourd à ces invocations ; car si nous n’y prenons pas garde, nous finirons en son nom par nous entretuer ici même dans notre République : l’insulte appelant l’insulte, la vengeance appelant la vengeance, le sang appelant le sang.