Petite enfance

L’enfant et ses premiers mots

Alain Bentolila est professeur de linguistique à l’université Paris-Sorbonne. Il vient de publier aux éditions First « La langue française pour les nuls ». Dans cet ouvrage qu’il dédie à tous les lecteurs curieux qui s’interrogent sur les origines du langage, il aborde la question du rapport de l’enfant et de sa langue : comment le langage vient-il aux enfants ? Y a-t-il des clés à connaître pour mieux les accompagner sur le chemin de l’apprentissage ? Comment notre langue est-elle enseignée à l’école ?…

 

Le Journal des professionnels de la petite enfance a rencontré Alain Bentolila. Interview.

 

Journal des professionnels de la petite enfance — Alain Bentolila, vous êtes plutôt connu pour écrire des livres universitaires. Avec votre dernier ouvrage, vous vous adressez à Monsieur-tout-le-monde. Pourquoi ce changement ?

Alain Bentolila — La plupart de mes livres – surtout des essais – ont été publiés aux éditions Odile Jacob. Quand je rédige un ouvrage, mon intention est toujours la même, celle de me faire comprendre. Un besoin qui est pour moi essentiel et qui rejoint mon plaisir d’enseigner. J’appartiens en effet à une lignée de professeurs et j’aime cette idée de faire passer une pensée, quelle qu’elle soit, dans l’esprit de quelqu’un avec l’espoir qu’il en fera toujours quelque chose. C’est une notion très judéo-chrétienne, qui implique que l’homme est là pour l’Autre et que sa pensée va vers cet Autre par le biais de la lecture ou de l’écriture.

Ce livre est aussi un défi, car il s’adresse à des lecteurs qui ne connaissent rien à la linguistique, mais qui sont curieux. C’est un de mes premiers livres — même si je ne n’apprécie pas le titre de la collection — où je prends le lecteur par la main pour lui expliquer ce qu’est la langue française, comment elle nous touche, comment les enfants l’apprennent, comment on peut les y aider… Il m’a fallu 4 ans pour rédiger cet ouvrage car contrairement à ce qu’on pense, il est plus difficile d’écrire pour des personnes néophytes que pour des spécialistes avec qui on partage un certain nombre de connaissances et de concepts.

 

Autrement dit, qu’est-ce que les non-spécialistes vont apprendre en lisant cet ouvrage ?

La première de ces questions que je pose — qui est d’une audace folle pour un linguiste — est « comment le langage est apparu, ». En général, le linguiste ne se pose pas cette question, les philosophes peuvent s’y risquer, comme les théologiens, avec pour ces derniers des réponses toutes faites. Mais finalement qui connaît mieux le langage que le linguiste ? Ainsi, nous reconnaissons volontiers que si chacune des langues du monde a conçu ses propres mécanismes de mise en mots, leur système est en revanche fondé sur des principes identiques. De fait, des communautés humaines qui ne soupçonnaient même pas leurs existences respectives ont fait, en créant leur langage, les mêmes choix essentiels. Pour autant, cette convergence est-elle due à une programmation linguistique universelle des cerveaux humains ou…à un don que Dieu aurait, dans toute sa bienveillance, fait à l’homme. Non! Si le langage a des principes de fonctionnement universels, c’est parce qu’il est porté par une ambition commune profondément humaine : comprendre et transmettre.

La seconde est « Comment le petit homme conquiert le langage ? » . Un enfant n’apprend pas le langage en grandissant ; c’est au contraire le langage qui le fait grandir. De même que les réponses aux questions qu’il se pose ne lui seront pas fournies à mesure qu’il avancera en âge mais seront une conquête qu’on l’invitera à entreprendre. Certains aurons cette chance et d’autres pas. Grandir dans sa relation au monde – êtres, objets et phénomènes – que la science a pour ambition d’affiner ; grandir dans sa double capacité au dialogue qui confortera sa socialisation, et au monologue qui l’aidera à peupler son ‘’for intérieur’’ ; enfin grandir dans le dédale des pourquoi ? ; c’est-à-dire dans une permanente recherche du sens. Un enfant, lorsqu’il conquiert le langage, reproduit en quelques années le long parcours des premiers ‘’hommes parleurs’’. Il met ses pas dans ceux de ces grands-aïeux, avec la même ambition d’organiser le monde et d’être compris. Ce sont dans leurs pas qu’il met les siens, ce sont des mêmes impasses qu’il s’échappe. Chaque enfant, balbutiant ses premiers mots, célèbre le projet de l’homme d’imposer par le Verbe sa pensée au monde. Créateur bien plus qu’imitateur, découvreur plutôt que suiveur, il construit sa langue à partir de l’observation et de l’analyse des corpus que les adultes lui fournissent. L’enfant ne répète pas, il décode, il identifie les composantes du langage (sons et mots) et il découvre leurs modes d’organisation. Poussé par le désir de comprendre et de se faire comprendre, il se met à l’œuvre (son grand œuvre) afin de proposer sa pensée à l’intelligence d’un autre. Dans cette quête, il devra être accompagné de médiateurs à la fois bienveillants et exigeants qui éclaireront son chemin, lui désigneront les voies sans issue, l’inciteront à repousser avec courage les limites confortables de la connivence et de la proximité.

 

Vous avez écrit sur l’illettrisme, une exception française dans un pays au niveau culturel, social et économique développé, puisqu’un quart des enfants qui sortent de l’école ne savent pas lire. Ce livre est-il conçu comme un moyen de lutter contre l’illettrisme ?

L’illettrisme pose à notre pays un problème qui dépasse de très loin la seule question des fautes de français. Ce phénomène touche le citoyen au cœur de ses légitimes ambitions. Difficultés de lecture, incapacité de mettre en mots écrits sa pensée, impuissance à expliquer et à argumenter… prédisent un avenir social plus que difficile.

Être illettré aujourd’hui, c’est être empêché de participer à l’essor économique, parce que l’on est privé des moyens minimaux nécessaires à la promotion sociale et économique. Être illettré aujourd’hui, c’est être enfermé dans un cercle étroit de connivence et de proximité, coupé de la communication sociale et de la culture commune. Être illettré aujourd’hui, c’est être vulnérable face à des discours et à des textes dangereux portés par des individus sans scrupule. Être illettré enfin, c’est être plus immédiatement porté au passage à l’acte violent, parce que l’argumentation, l’explication sont difficiles. L’illettrisme accompagne souvent la précarité et la marginalisation, et rend infiniment difficiles les chemins de sortie.

 

N’y a-t-il pas un intérêt à analyser les conditions prélinguistiques d’apprentissage du langage de 0 à 3 ans et leur dimension affective et émotionnelle – comme le montrent les recherches en neurosciences ?

Un petit enfant comprend ou du moins cherche à comprendre dès l’instant où il vient au monde. Les signes de la volonté d’entrer en relation avec les autres précèdent de très loin la capacité de produire les mots et de les organiser. Même s’il s’appuie sur les modèles linguistiques que lui présentent les adultes, même s’il est guidé dans son apprentissage par des médiateurs, il construit son langage avec la même ambition que ses grands ancêtres créateurs du verbe. Un enfant n’apprend pas à parler en grandissant, c’est la langue qui le fait grandir.

On accorde trop peu d’intérêt à l’intelligence silencieuse des enfants. Alors qu’ils comprennent infiniment plus de choses qu’ils n’en disent, on prend souvent leur silence pour de l’incompétence ; on les soupçonne de n’avoir rien à dire ou de ne rien savoir dire alors que l’on devrait se demander pourquoi certains jugent que le monde ne vaut pas la peine d’être mis en mots, pourquoi le verbe leur paraît être une menace plus qu’une promesse.

Dès ses premiers jours, le petit enfant manifeste de façons diverses le goût qu’il a de l’autre et l’intérêt qu’il lui porte. À sa mère bien sûr, mais aussi, peu à peu, aux êtres humains qui l’entourent, il destine regards, gestes, mimiques qui, peu à peu, se ritualisent et deviennent les signaux indiquant à l’autre son intention d’établir avec lui une relation particulière. Gestes et mimiques manifestent, surtout au début, les changements de l’état intérieur du bébé ; ils sont ensuite la réponse à des sollicitations extérieures et deviennent enfin les signes d’une véritable intention de communication. Il dira ainsi sa satisfaction et son excitation en frappant dans ses mains, d’abord maladroitement, puis en observant un rythme qui invite l’autre à mesurer le degré de son contentement. Il exprimera son plaisir en respirant plus ou moins profondément. Il appellera sa mère à l’aide en la fixant d’un regard plus ou moins appuyé. Ritualisant ses comportements, il tendra les bras pour « dire » qu’il veut être porté, il tapera sur une bouteille pour qu’on l’ouvre, il lâchera un objet pour qu’on le lui ramasse, hochera la tête pour marquer son refus et fera de sa main un geste pour dire au revoir. Très tôt, l’enfant, répondant à l’intérêt qu’on lui porte, manifeste le goût qu’il a des autres et ses intentions de leur envoyer des informations.

 

Le langage a-t-il une fonction de prise de distance par rapport à l’Autre et est-il une forme de suppression de la pression fusionnelle ?
Cette petite fille a 4 ans et demi. Elle rentre de l’école et dit à sa mère: « Maman, la maîtresse nous a fait faire une expérience ». Voyant que cette dernière prête une oreille attentive, elle dit : « Eh bien, on a mis le truc dans un papier de chocolat et un autre dans un tissu, on a attendu ; et après, c’est dans le papier qu’il y en avait le plus. Nous, on était étonnés et la maîtresse elle a dit que c’était, tu sais, comme quand tu me dis : ‘’prends pas froid’’ ».

À ce moment-là, la maman a deux solutions : soit elle lui dit: « Ma chérie, elle est formidable ton expérience, va donc regarder la télévision ! », ce qui serait une façon de renoncer à son devoir d’éducation et de transmission ; soit elle prend le risque de lui dire avec toute la tendresse possible : « Ma chérie, c’est très gentil de m’avoir raconté ton expérience MAIS je ne l’ai pas comprise ». Le choix est décisif ! Les enfants qui n’ont pas eu la chance que leur mère leur dise un jour : « Je ne t’ai pas compris, mais je veux t’aider à te faire mieux comprendre…» sont privés de l’impulsion nécessaire à la maîtrise progressive du langage.

La mère a donc dit à sa petite fille qu’elle ne l’a pas comprise. Mais elle doit aussi lui faire réaliser que, par-dessus tout, il lui importe de la comprendre. Elle lui signifie que toutes les deux ne possèdent pas une seule et même intelligence. La petite ne vit pas dans la tête de sa maman non plus que cette dernière ne vit dans la sienne. La mère ne peut donc y voir le film qu’elle y projette. Chacune d’elles possède une mémoire singulière. Elles n’ont pas vécu exactement les mêmes choses, fait les mêmes expériences, entendu les mêmes commentaires. En lui disant « Je ne t’ai pas comprise », on lui fait réaliser une chose essentielle : elle qui n’a que 4 ans et demi sait des choses que sa mère ne sait pas encore ; et la langue est justement faite pour dire à quelqu’un d’autre ce qu’il ignore encore. Cette distance intellectuelle que l’on impose à cette petite fille n’altère en rien l’affection que sa maman lui porte. Elle est douloureuse et doit se faire dans la tendresse et la bienveillance, et signifier clairement : « Je veux te comprendre ». Car une fois affirmées insuffisances et approximations, tout reste à faire ; la petite fille ressent en effet déception et quelque irritation. Pour elle, si sa mère ne l’a pas comprise, c’est peut être parce qu’elle y met de la mauvaise volonté.

Il faudra donc lui préciser que sa mère n’était pas dans la classe lorsque la maîtresse a fait cette expérience et que par conséquent elle ignore de quel « truc » il s’agit, dans quoi on l’a enveloppé, qu’est ce qui était en plus grande quantité, et enfin à quoi fait-elle allusion en rappelant le conseil affectueux de sa maman. Acteurs, lieux, processus et cause ne s’inventent ni ne se créent par enchantement, ils se conçoivent et se construisent sur la base des directives de celui qui tient fermement la parole.

On amènera ainsi cette enfant à expliciter certains des éléments de son histoire afin que s’ouvrent, l’une après l’autre, les fenêtres qui en éclaireront le sens. Elle précisera alors que l’on avait enveloppé un glaçon dans du papier d’aluminium, et un autre dans du lainage. Après un moment, on s’est aperçu que le glaçon qui était dans la laine avait fondu moins vite que celui qui était dans le papier d’aluminium. Et on a conclu que la laine protégeait plus efficacement le glaçon que l’aluminium. Et la maman pourrait alors compléter en disant à sa fille : « C’est pour cela qu’on met de la laine en hiver car elle retient la chaleur du corps de se répandre dans la rue ; et que les Touaregs mettent de la laine au Sahara car elle évite que la chaleur externe atteigne sa peau ».

En consentant un effort de précision, l’enfant renforce la conscience de sa propre existence et de l’existence d’un autre, certes différent et distant, mais par là-même partenaire d’un dialogue lucide. L’enfant aura acquis la preuve tangible d’une influence accrue sur les autres qui légitime tous ses efforts de mise en mots justes et précis et l’encourage au surpassement.

Est-il important que les personnes qui s’occupent des enfants leur parlent avant la période linguistique ? Est-ce que le fait de converser est un vecteur gradient de l’apprentissage du langage ?

C’est absolument essentiel. Il faut beaucoup parler aux enfants et surtout leur parler normalement si l’on veut qu’ils fassent une vraie analyse, comme je crois qu’ils font, pour apprendre le langage. Il est indispensable de leur fournir un corpus normal, et non pas une sorte de jargon mal dégrossi. Surtout, le plus important est de les écouter et être en attente de tous les signes qu’ils vont faire. Un enfant est d’autant plus tenté de faire des choses qu’il va avoir en face de lui des personnes attentives. L’enfant guette dans le regard de sa mère, son père, son frère,… non pas un assentiment, mais une attention, c’est-à-dire un signal qui semble lui dire que ce qu’il fait intéresse son entourage, le concerne.

À un moment donné, l’enfant va passer de l’intention de désigner ou de demander, qui mobilise un seul mot, à une tout autre ambition celle d’associer deux mots, ou l’un dit ce dont on parle et l’autre dit ce qu’on veut en dire.

Un exemple pourrait être celui d’une petite fille qui dit « poupou » à propos de sa poupée et « bibion » pour le biberon, et qui va prononcer « poupou bibion » en les unifiant en une intonation commune, pour dire avec cet ensemble de mots que sa petite sœur est en train de donner le biberon à sa poupée. C’est ce qu’on appelle le thème et le propos. Le thème concerne ce dont on parle et propos, ce qu’on en dit. Cela ouvre à l’enfant les portes du langage, car il va pouvoir parler du monde.

Une dernière question : Le langage s’acquiert à partir de l’âge de 3 ans. Les linguistes sont-ils concernés par ces questions et ont-ils des objets d’étude ?

Pendant très longtemps, et pour certains encore aujourd’hui, le linguiste n’a pas été concerné par l’avant – langage : tant que ce dernier n’apparaît pas, le linguiste n’aurait pas à intervenir, puisqu’il n’y a pas d’objets d’étude et rien à décrire. Le linguiste étant un descripteur, il n’a pas sa place dans un champ où il n’y a pas d’objet à étudier. Penser ainsi constitue une erreur fondamentale pour deux raisons.

Tout d’abord avant de produire des mots, l’enfant comprend. Ainsi, quand Françoise Dolto raconte et explique à des tout-petits, leur histoire (absences, décès de la mère ou du père…), elle aide ces enfants à surmonter leur pathologie. Alors que se passe-t-il pour ces enfants ? Ces enfants ne vont pas mieux parce qu’on leur a raconté une histoire, une jolie histoire, tout simplement. Quand l’enfant se trouve en position de survie, il se saisit et s’empare de tout pour comprendre avant même qu’il ne soit en état de produire.

La seconde raison est que l’enfant est un être de signification avant d’être une personne de langage, et qu’il va utiliser tout ce qu’il peut pour faire du sens à l’adresse d’un autre, comme les battements des jambes, les battements des pieds, le regard qui se focalise sur tel ou tel objet… Le tout-petit passe des conventions avec les autres qui ne sont pas des signifiants linguistiques, mais qui sont des signifiants quand même. Aider et accompagner par l’exemple des adultes, le tout-petit réalisera que le plus efficace des médiums en matière de signification est le langage.