Maîtrise du français et identité nationale

La construction d’une identité nationale honorable ne peut pas se borner à afficher une uniformité de façade acceptée de force par les uns et respectée de mauvais gré par les autres. Car seuls la rancœur et le mépris seraient au rendez-vous de cette détestable cohabitation. Partager une identité nationale, ce n’est pas recevoir la carte d’un club au sein duquel tout le monde partagerait les mêmes idées, la même culture, la même confession. L’identité nationale ne se résume pas seulement à un catalogue de coutumes et de savoirs communs auxquels les uns se raccrochent et que les autres font semblant (de moins en moins d’ailleurs) d’accepter. L’identité nationale sera portée par l’engagement de l’école de la République à permettre que « nul ne sera évincé du cercle de la parole et que nul ne soit exclu de la capacité de comprendre… ».

L’identité nationale à laquelle l’école devra élever chaque élève, c’est donc la conscience d’appartenir à une communauté partageant une égale maîtrise d’une même langue ; c’est en effet à cette seule condition que chacun pourra contribuer à construire une intelligence collective fondée non sur un consensus imposé, mais sur un constant dialogue ferme et respectueux. Cette construction collective suppose que tous les élèves, d’où qu’ils viennent, apprennent à porter avec conviction leurs pensées vers les autres sans les agresser, mais avec la ferme intention d’être compris. Qu’ils soient en retour capables de recevoir la réflexion des autres au seuil de leur intelligence sans a priori, sans préjugés, et…. sans fausse complaisance. C’est ainsi que les élèves pourrons partager sans amertume une identité nationale acceptée. Sans une maîtrise mieux partagée du verbe, le défaut des mots et la faiblesse de l’argumentation entraîneront en effet le refus de l’échange, la quête éperdue de la conformité et enverront chaque élève retrouver les siens dans un cocon douillet de connivence identitaire. Chacun rejettera alors celui qui n’a pas les mêmes croyances, les mêmes opinions,… la même façon de parler.

J’appelle donc, autour de l’école à une solidarité linguistique qui compensera le renoncement d’un état qui n’a pas toujours rempli cette mission pourtant essentielle envers les nouveaux  arrivants. La plus sûre garantie de leur future autonomie ce sera qu’ils maîtrisent la langue française ; et je dis bien « maîtriser la langue française » et non « la baragouiner ». Car nous avons depuis trop longtemps accepté avec une complaisance coupable que le problème inquiétant de l’insécurité linguistique de certains élèves soit balayée par un concept d’une extrême correction politique : la diversité linguistique. En bref, « Chacun parle comme il l’entend, chacun écrit comme cela lui chante. ». Nous devrons au contraire, à tous les élèves d’où qu’ils viennent le meilleur de notre langue. Ce n’est en effet ni dans le foisonnement de « particularismes langagiers » qui stigmatisent plus qu’ils ne rassemblent, ni dans la défense d’une langue pure et statique qui exclut, que réside la chance d’une identité nationale collectivement construite. Tous les enfants de ce pays ont droit à une langue juste, précise et… belle. Si nous voulons vraiment donner une chance au « vivre ensemble » ( expression ressassée jusqu’à l’écœurement), il faudra que nous défendions mordicus le droit de tous les élèves d’où qu’ils viennent, d’expliquer, d’argumenter, de convaincre et aussi de comprendre un discours ou un texte avec autant d’ouverture d’esprit que de vigilance. Sans ces capacités, ceux « venus d’ailleurs » n’auront aucune autonomie, ne développeront aucune d’initiative, ne seront pas capables de résistance, et l’identité nationale ne sera pour eux qu’une amère supercherie. Seule une maîtrise partagée de la langue française donnera à tous le désir et l’ambition de ne considérer aucune différence comme infranchissable, aucune divergence comme inexplicable, aucune appartenance comme un ghetto identitaire. Ce sera donc à l’école et à ses partenaires de donner enfin un sens honorable à l’identité nationale : tous, citoyens libres et responsables d’une République de diversité, rassemblée par la force du verbe.