LA MACHINE A LIRE : le couple endurance et compréhension 

  • Devenir un lecteur de livres

Vous avez toujours rêvé que vos enfants, vos élèves  dévorent des livres, vous vous imaginiez  leur  proposant  l’album de jeunesse à la mode et plus tard le Goncourt de l’année. Et vous avez fini par vous contenter de les voir  se perdre dans le dernier jeu vidéo. Lorsque vous insistiez pour les faire entrer dans un texte de plus d’une page, vous les entendiez vous dire : « C’est trop long, je n’arriverai jamais au bout ». Adolescents puis  jeunes adultes, ils étaient exténués avant d’avoir commencé à lire la première page. Ils étaient  terrifiés à l’idée d’affronter une distance que l’épaisseur  du livre leur promettait longue et fatigante. Ils étaient enfin  submergés par l’angoisse de ne pas y arriver et de s’effondrer pitoyablement devant celui ou celle dont ils voulaient l’estime.

Une des principales difficultés d’un nombre important de lecteurs est donc qu’ils n’ont pas les moyens et… le courage d’affronter LA DISTANCE.

 

  • La distance exclut les lecteurs fragiles

Les recherches expérimentales les plus récentes montrent clairement que ce qui handicapent véritablement les lecteurs peu aguerris c’est bien l’incapacité et la crainte d’affronter une distance de lecture dépassant 4 à 5 pages.   En d’autres termes, l’inégalité majeure est aujourd’hui celle qui sépare des lecteurs formés à   l’endurance de ceux qui ne le sont pas. Les premiers sont  capables de dépasser sans difficulté et sans peur la limite des courts extraits scolaires. Les seconds, effrayés par la perspective de lire plusieurs dizaines de pages,  ou trop vite épuisés  par une lecture laborieuse, renoncent à toute lecture longue et abandonnent dés les premières pages. Ces jeunes ou moins jeunes qui ne souffrent d’aucune forme de dyslexie mais qui n’ont pas été suffisamment entraînés à l’endurance forment ce que l’on appelle la population des « peu-lecteurs. Certaines recherches récentes identifient leurs limites de lecture à une page et demi maximum. Si les personnes en situation d’illettrisme représentent environ 8% de la population, les peu lecteurs dépassent vraisemblablement les 35%. Ceux là n’ouvriront jamais un livre et seront ainsi exclus de notre patrimoine culturel.

 

  • Construire un outil qui permet d’affronter la distance

Le concept de la Machine à Lire assez proche de l’entraînement progressif d’un apprenti coureur à pied. Dans la même perspective, l’idée fut  donc de « tirer »  le « peu-lecteur »  vers une lecture de plus en plus longue en lui proposant  une alternance, adaptée à ses capacités (1),   de plages de lecture autonome et de plages d’écoute du texte.  En d’autres termes, au moment ou il sent « l’essoufflement » le gagner en lecture autonome, il clique pour appeler à la rescousse l’audio ; jusqu’à ce qu’il se sente suffisamment prêt pour reprendre lui-même sa lecture personnelle. Le but n’est évidemment pas d’installer le peu- lecteur dans le confort  d’une alternance statique   entre les plages d’écoute et celle de lecture mais au contraire de l’inciter à « grignoter « progressivement des pages de plus en plus nombreuses du livre. En d’autres termes il faut faire en sorte que l’alternance écoute/lecture l’entraîne à développer une capacité d’endurance de plus en plus forte. La Machine à lire cultive en effet l’ambition  et le dépassement mais c’est le plaisir que l’utilisateur découvrira au bout de l’effort raisonnable qui lui est imposé. Selon le niveau de difficulté choisi (1), l‘utilisateur se voit donc proposer  des contrats de lecture autonome de plus en plus longs à mesure qu’il avance dans le livre, mais, à tout moment, il peut se reposer un peu( pas trop !) en passant sur écoute. Il se fixe au départ non pas de lire vite, mais de lire de plus en plus long. Ainsi, il sait qu’à la fin du livre le rapport entre lecture et  écoute doit être, selon le  niveau défini de 60%  ou de 70% et pour certains de 80%.   Un dispositif lui permet de suivre et d’évaluer ses performances de lecture et de mesurer ses progrès, pour relever au prochain livre un défi encore plus haut. Ce dont je veux vous convaincre par l’exemple de la Machine à Lire, c’est que le désir et l’envie de lire un livre  ne sont  pas un don ou un goût dont certains seraient privés par décision divine ou injustice génétique.

La Machine à Lire propose trois niveaux d’alternance avec des contraintes de lecture plus ou moins exigeantes.

 

  • Apprendre à lire long ET apprendre à comprendre sont indissociables

L’effort de  lire de plus en plus loin ne se justifie que si    chaque page gagnée illumine la pensée du lecteur ; car si le plaisir de l’imagination n’est pas la juste récompense de l’effort c’est la frustration qui sera au bout du labeur.   Il faut donc qu’il soit accompagné dans la conquête de la distance mais aussi dans la construction du sens  du livre.  La compréhension d’un texte exige autant d’obéissance qu’elle ouvre  de liberté interprétative : on accepte des devoirs, on y exerce des droits. Cet équilibre entre droits et devoirs est ainsi inscrit au centre même de la lecture.  Et c’est cet équilibre que les mauvais lecteurs ne parviennent pas à trouver. Tel est l’objectif des Ateliers de Compréhension de Textes (ACT) qui ponctuent chaque ouvrage de la bibliothèque de la MAL.

 

  • La Machine à Lire accouplée avec les Ateliers de Compréhension de Textes

La Machine à lire prévoit pour chacun des livres que propose sa bibliothèque, cinq  extraits de deux ou trois pages au moments clé de l’histoire et qui feront l’objet d’un Atelier de Compréhension de texte. C’est là que collectivement, avec un animateur,   un groupe de lecteurs   va régulièrement (cinq fois au cours de leur lecture de l’ouvrage) apprendre à comprendre un texte.

Les ateliers de compréhension  de texte qui vont accompagner tout au long d’un livre  l’utilisateur de la Machine à lire  constituent  un lieu où l’éducateur « accouche » les représentations que chacun des  participants  se fait du texte proposé. Il accueille ces visions différentes avec patience et bienveillance et en garde les traces précieuses dans leur diversité. Il sait que l’importance à ce stade c’est que chacun formule son « film » même si certains s’écartent du texte. Il sait aussi que viendra le temps de l’arbitrage et du tri ; le temps où le texte et l’auteur revendiquerons leur droit légitime de distinguer l’interprétation permise de la trahison inacceptable. Un atelier de questionnement de texte c’est donc un lieu ou l’animateur fait confiance à l’intelligence de l’enfant tout en étant le porte-parole exigeant de la volonté de l’auteur.

 

  • Lire long ET lire juste : l’ambition d’une lecture citoyenne

C’est bien cette ambition qui a conduit à la construction et à l’expérimentation de la Machine à lire. Deux ans de recherche-action au Centre international de Formation et d’Elaboration d’Outils pour les Maîtres( CI-FODEM de Paris-Descartes). Deux ans d’expérimentation au Havre sur plusieurs centaines d’élèves et d’adultes. Non seulement elle « tire » le peu-lecteur vers la lecture longue, mais aussi  elle façonne  à la citoyenneté et à la probité intellectuelle.  Elle apprend, sur la distance d’un livre,  à observer un équilibre exigeant entre droits et devoirs intellectuels: droits d’exprimer librement sa pensée mais obligation de la soumettre à une critique sans complaisance ; droits de faire valoir ses convictions mais interdiction de manipuler le plus vulnérable ; droit d’affirmer ce que l’on croit vrai mais devoir d’en rechercher obstinément la pertinence ; droit de questionner ce que l’on apprend mais devoir de reconnaître la légitimité du maître ; droits enfin et surtout d’interpréter les textes mais devoir de respecter les choix  de l’auteur. Elle donne ainsi  à chaque lecteur les armes d’une liberté de pensée qui ne trahit pas le texte.

Vidéo sur la Machine à lire :

Démo Machine à lire from FODEM-Descartes on Vimeo.