Lire différemment des textes différents

L’équilibre entre droits et devoirs se négocie en fonction du type de texte. La maîtrise polyvalente de la lecture fait donc partie intégrante de la compréhension des textes. On ne comprend pas de la même façon un conte merveilleux et un énoncé de mathématiques : si on lisait le conte comme on doit lire un énoncé, on risquerait de s’ennuyer à mourir. Mais si on lisait un énoncé comme un conte, on ne trouverait jamais la solution du problème. Un enfant doit donc apprendre à « tarer sa balance », en sachant évaluer les exigences particulières du texte lu. Il doit comprendre que pour lire un conte, il aura infiniment plus de liberté d’imagination que pour décortiquer l’énoncé d’un problème.

Chaque type de texte exige une démarche de lecture particulière

L’enfant s’apercevra que les histoires, les contes, les récits l’invitent à projeter sur l’écran de son cerveau un film dont il tracera lui-même les décors, dessinera lui-même les personnages en fonction, bien sûr, des directives de l’auteur.

  • Une fiction ouvre à l’imagination du lecteur de larges espaces.
  • Un texte explicatif en science par exemple exige une rigueur sans faille pour saisir chaque information et la mettre en relation précise avec les autres.
  • Un récit historique impose de suivre exactement la chronologie des faits et de mémoriser les éléments essentiels.
  • Un document polymorphe qui exige que l’on associe image, tableaux, schémas et textes est un tout autre défi.

Il faut donc qu’un lecteur tout au long de son apprentissage se frotte à des textes de types différents et qu’on l’aide à prendre conscience que, face à chacun, il faut définir un mode de lecture pertinent.

Les enjeux politiques de l’apprentissage de la compréhension

Parce que l’école laïque a choisi de substituer aux lois de Dieu la quête libre et rigoureuse du vrai, elle doit placer au cœur même de son combat la formation à une probité intellectuelle sans faille. À ses élèves, elle doit ainsi transmettre la nécessité d’un équilibre exigeant entre droits et devoirs intellectuels :

  • droit d’exprimer librement sa pensée, mais obligation de la soumettre à une critique sans complaisance ;
  • droit de faire valoir ses convictions, mais interdiction de manipuler le plus vulnérable ;
  • droit d’affirmer ce que l’on croit vrai, mais devoir d’en rechercher obstinément la pertinence ;
  • droit de questionner ce que l’on apprend, mais devoir de reconnaître la légitimité du maître ;
  • droit enfin et surtout d’interpréter les textes, mais devoir de respecter la volonté et les espoirs de l’auteur.

À retenir :

L’école laïque ne dit pas ce qu’il faut comprendre ni en qui il faut croire, elle apprend à lire juste, à écrire juste et à regarder le monde avec rigueur. Elle donne ainsi à chaque élève les armes d’une liberté de pensée qui sert l’intelligence collective et qui lui permet de résister à la manipulation.

Pour un enseignement explicite de la compréhension

De nombreux spécialistes confirment aujourd’hui que le meilleur apprentissage de la compréhension passe par des moments où l’enfant et son formateur s’interrogent ensemble sur les activités qui sont réalisées pour mettre du sens sur l’écrit :

  • Qu’est-ce que je comprends et pourquoi ?
  • Comment m’y suis-je pris ? Quelles informations ai-je retenues ?
  • Ou bien même, et plus tard : qu’est-ce que je ne comprends pas ? À qui puis-je demander de l’aide ? Où chercher ? Etc.

On dit que c’est un apprentissage explicite où tout se dit. Réfléchir sur ce que l’on est en train de faire est une activité métacognitive propice à l’apprentissage, par l’activation de l’intelligence plus que par l’acquisition automatique « sans comprendre ». En fait, on peut dire qu’il faut comprendre comment on comprend l’écrit !

La compréhension de l’écrit par l’oral

Pour les jeunes enfants, deux types d’activités orales peuvent particulièrement favoriser un travail sur la compréhension :

  • D’une part, des activités autour d’histoires racontées à l’enfant, oralement. La compréhension de la trame narrative liée aux structures spécifiques de l’oral, avec ses mises en discours et ses reprises, est partie intégrante de la compréhension de la langue orale spontanée. Les activités de débat autour de l’histoire entendue peuvent favoriser la prise de conscience des unités linguistiques, et surtout, permettre un échange autour du sens.
  • D’autre part, des activités sur du texte écrit lu oralement à l’enfant. Ces activités, au-delà d’une imprégnation culturelle et affective nécessaire, peuvent être développées autour d’une mise en commun favorisant la confrontation de la compréhension et de l’interprétation du texte, avec ou sans exposition à des illustrations. Ce ne sont pas des lectures « bouche-trou » sans lendemain, des lectures « plaisir » sans objectif d’apprentissage. Elles font l’objet d’échanges qui permettront de rencontrer, d’explorer (de manière purement implicite au début dès la grande section de maternelle), les particularismes de la langue française écrite, de sa construction textuelle et syntaxique.

Si plusieurs enfants écoutent ensemble l’histoire, comprendre passe par un débat autour des compréhensions singulières de chacun, à la recherche du sens partagé respectant la langue écrite de l’auteur et ses intentions, et l’implication personnelle avec son expérience singulière et ses connaissances. Cette approche du texte lu et débattu ne deviendra une démarche d’apprentissage que si elle est régulièrement mise en application, mais sans être exclusive d’autres approches.

Il est essentiel que le lecteur-scripteur sache s’il a ou non compris le texte traité et qu’il puisse (à terme, seul) réguler sa compréhension afin de la rendre plus efficace ensuite.

Pour éveiller l’attention des enfants et les obliger à s’interroger, on pourra, par exemple, proposer un texte qui annonce clairement une information contradictoire avec une connaissance acquise (« La pluie remonte dans les nuages ») ou donner deux informations contradictoires dans le texte : « Il avait oublié sa montre. […] Il regarda l’heure. »

Ces questionnements introduisent une stratégie de contrôle de l’information. Parce qu’elle est coûteuse cognitivement, beaucoup de lecteurs y renoncent, attendant de la suite du texte qu’il révèle un sens en péril. Malheureusement, pour les lecteurs les plus fragiles, cette illusion du sens à venir plonge le texte dans la plus grande incohérence et, finalement, sans espoir d’élucidation, ce qui est très frustrant. Les élèves qui s’habituent à ce genre d’échec du sens n’ont tout simplement plus envie de lire…