Les mécanismes de la prédication et de la détermination en français

La détermination :

Nous avons défini la détermination comme une opération qui permet d’apporter un sens particulier à un mot sans transformer son identité. En bref la détermination précise l’image qu’un mot évoque sans toucher à son intégrité. Reste à présent à examiner en français les mots qui peuvent être déterminés et à analyser la façon dont chaque catégorie de mot reçoit la détermination.

  • Le nom et ses déterminants obligatoires

En français, le nom est obligatoirement accompagné d’un mot qui va préciser à notre interlocuteur la façon dont il doit considérer la réalité que ce mot évoque : on connaît l’être ou l’objet, on l’a sous les yeux, on désigne la catégorie à laquelle il appartient… Ces mots que l’on appelle « articles », « adjectifs possessifs », « adjectifs démonstratifs… permettent donc de rendre compte de la relation que celui qui parle entretient avec l’objet, l’être ou la notion dont on parle. Et c’est bien utile ! Que l’on en juge :

– Je dis à un ami : « tiens, au fait, je l’ai acheté LA (article) voiture ». Dans ce cas, l’article LA qui détermine voiture indique à mon ami que parmi toutes les voitures possibles, il doit se référer à une seule : celle que nous avons essayé hier.

– Je dis : « LA voiture est une cause majeure de pollution ». Dans ce cas, mon intention est simplement d’évoquer une classe d’objets sans autre précision. Je parle de « voiture » et non de « train », de pirogue » …

– Je dis : « j’ai vendu MA voiture ». Dans ce cas, l’adjectif possessif permet à l’auditeur de savoir que le voiture m’appartient.

– Je dis : « Je veux CETTE voiture et pas une autre ». On visualise bien le geste qui accompagne l’utilisation de l’adjectif démonstratif « cette ».

  • Un nom qui détermine un autre nom

Lorsqu’on parle d’un objet ou d’un être, il est parfois bien utile d’en préciser une caractéristique particulière que l’on veut que l’auditeur inclue dans la représentation qu’il projette dans son esprit. Quelques exemples :

– La matière dont un objet est fait : « une maison de paille ». Pas question de se représenter une maison de bois.

– L’usage : « une voiture de course » et non de « police »

– le mode de fonctionnement : un pistolet à eau »

– la possession : le chapeau de Pierre »

– une caractéristique particulière : « une robe à fleurs »

En français, le déterminé (chapeau) se place avant le déterminant (plume) ; il est relié à lui par une préposition (à).

  • Un adjectif qualificatif qui détermine un nom

Forme, couleur, état psychologique ou physique, enfin toutes les qualités ou défauts que l’on veut faire porter par les êtres ou objets que l’on évoque sont imposés à notre interlocuteur par le choix d’un adjectif qualificatif qui détermine un nom.

Un chien peut ainsi être petit ou grand ; féroce ou mignon ; blanc ou marron. Une maison peut être vétuste ou neuve ; somptueuse ou modeste. Une dictature peut être sanglante ou éclairée. Dans tous ces exemples, l’adjectif qualificatif détermine le nom et donne à l’interlocuteur des directives de représentation qu’il est invité à suive à la lettre. Lorsque l’adjectif qualificatif détermine un nom on l’appelle « épithète ».

  • Une relative qui détermine un nom

Il est bien pratique de pouvoir, à l’intérieur d’un ensemble d’objets ou d’êtres, distinguer certains par l’action qu’ils accomplissent ou qu’ils subissent. Les autres, qui ne sont pas concernés par l’action sont ainsi exclus du reste de la proposition. Ainsi :

– « Les élèves qui ont fini l’exercice peuvent sortir ». La relative « qui ont fini » détermine « les enfants » et les isole des autres (qui n’ont pas encore fini). Deux ensembles sont ainsi défini séparés l’un de l’autre.

– « Les colis qui ont été ouverts sont à jeter ». Ici, la relative distingue les colis qui ont subi une action des autres.

  • D’autres mots que le nom peuvent être déterminés

Le verbe : si l’opération de détermination consiste à modifier la représentation de la référence d’un mot, alors un verbe qui représente une action peut tout à fait être déterminée. L’action qu’il évoque sera alors « moduler » d’une façon particulière : dans sa vitesse, son rythme, son intensité… Ainsi :

– « La soucoupe s’éloigna rapidement dans le ciel » : « rapidement » ne change rien au sens du verbe « s’éloigner » mais il précise la vitesse de son processus. L’adverbe « rapidement » détermine donc le verbe.

– « la jeune fille dansait avec élégance » : « avec élégance » apporte à l’action de « danser » une précision sur la manière dont se déroule cette action. Il la détermine

L’adjectif : De la même façon que le verbe, la qualité qu’évoque un adjectif peut être présentée avec plus ou moins de force. Un enfant peut être TRES grand ou ASSEZ grand ou encore EXTREMEMENT grand. Le concept de grandeur n’est pas mis en cause, les adverbes « très », « assez », ou « extrêmement » en précise la puissance ; ils la déterminent.

La prédication processive, les verbes et leurs valences

Le français est une langue qui a décidé de spécialiser une catégorie de mot pour effectuer la prédication processive : c’est-à-dire assurer la fusion entre l’action et les différents acteurs qui y participent. Cette catégorie s’appelle les verbes. Un verbe ne sert qu’à opérer la prédication, même si sa forme infinitive l’autorise avoir d’autres fonctions (« partir c’est mourir un peu »).

C’est grâce au verbe que des mots séparés les uns des autres vont se mettre ensemble pour réaliser la même action en jouant des rôles différents. Ainsi, prenons le rôle évoqué par le verbe « donner » ; il va être interprétée différemment par «mon père » qui en est l’agent, par « le policier » qui en est le destinataire et enfin par « son permis de conduire » qui en est l’objet. Les mots-acteurs interprètent la même action (donner) chacun de façon particulière mais se trouvent rassemblés par cette action unique. Dans ce petit théâtre de la prédication sont réunis « celui qui donne », « celui à qui l’on donne » et « ce qui est donné ». Ces trois groupes de mots séparés les uns les autres sont rassemblés par l’opération de prédication que le verbe prend en charge ; C’est ainsi que l’interlocuteur parviendra à construire une représentation globale qui correspond à l’expérience que le locuteur entend transmettre.

Selon le type de verbe que l’on utilise la distribution des rôles sera différente ; c’est ce que l’on appelle les valences des verbes. Ainsi :

– Certains verbes, comme « courir », « ramer » …, ont une seule valence, celle de l’agent : on ne rame pas quelque chose, on ne rame pas à quelqu’un.

– D’autres verbes comme « manger », « construire » …, ont deux valences, celle de l’agent et celle de l’objet sur lequel porte l’action. Quelqu’un construit un immeuble ou un discours.

– Enfin, certains verbes comme « dire » ou « donner » ont trois valences : l’agent, l’objet et le destinataire. Quelqu’un dit un secret à un ami ; on donne la main à un enfant.

On voit bien que c’est le sens du verbe qui décide de sa capacité à distribuer certains rôles à certains acteurs. Les verbes dits « intransitifs » refusent le plus souvent un objet mais peuvent exceptionnellement l’accepter comme dans « courir les filles ». Les verbes dits « transitifs » appellent volontiers un objet mais peuvent aussi s’en passer comme dans « j’ai déjà mangé ».

 

La prédication qualificative : les verbes d’état et l’attribut

Comme la prédication processive, la prédication qualificative assemble un thème (ce dont on parle) et un propos (ce que l’on en dit) dans un acte complet de communication. Cependant le propos n’est pas une action mais une qualité ou une propriété attribuée au thème. Ainsi, à propos d’une femme je dirais qu’elle est médecin et à propos d’une fleur je pourrais dire qu’elle est délicate. Dans les deux cas, les deux énoncés « cette femme est médecin » et « la fleur est délicate » sont suffisants, c’est-à-dire constituent chacun un acte complet de communication. C’est en cela que la prédication qualificative se distingue de la détermination (« la fleur délicate… ») qui exige une suite, … le propos.

Ce qui distingue grammaticalement la prédication qualificative de la détermination est l’utilisation d’un auxiliaire d’apparence verbale : le plus souvent l’auxiliaire « être », mais aussi « sembler », « devenir » … Ces auxiliaires portent les marques de temps et de personnes c’est pourquoi ils ont l’apparence de verbes mais ne sont que des « auxiliaires de prédication ». Le mot ou le groupe de mot qui attribue qualité ou propriété au thème est appelé « attribut » du sujet.

La circonstance : temps, lieu
  • Le décor de la prédication

Nous avons parlé de direction de « mots-acteurs » et du rôle que chacun se voyait attribué par la grammaire sur le grand théâtre de la construction du sens. Mais comme dans toute pièce de théâtre, il y a un lieu et un temps dans lesquels se déroule l’action. Il en va de même pour mise en scène grammaticale. Il lui appartient de définir le cadre temporel et spatial dans lequel l’auditeur, guidé par la prédication processive ou qualificative, va situer l’expérience construite. En bref, l’opération de prédication rassemble un thème et un propos auquel il faut donner un cadre expérientiel de nature temporelle ou spatiale. Prenons quelques exemples :

– Le cancer (thème) aura été vaincu (propos) dans dix ans (circonstance temporelle)

– « Au 17° siècle (circonstance temporelle), les populations africaines (thème) furent déportées (propos) dans les West Indies (circonstance spatiale).

– « Toute la nuit (circonstance temporelle) les écoliers (thème) marchèrent (propos) dans une forêt profonde (circonstance spatiale)

– « La terre (thème) tourne autour du soleil (propos)

Le quatrième exemple montre que lorsque l’affirmation est vraie partout et toujours, il n’y a donc pas de circonstances possibles. L’utilisation des circonstances de lieu et de temps sépare donc très clairement ce qui est de l’ordre de la narration ou du témoignage (précision du cadre temporel et spatial) de ce qui est une vérité prouvée (Loi) ou simplement affirmée (Allégation). Que la vérité soit légitime ou usurpée, on note une absence de toute information sur les circonstances de lieu et de temps : l’affirmation d’une vérité ne saurait laisser de place à la conjoncture…

Les directives de mise en scène

Le français, comme toutes les langues du monde, utilise des moyens conventionnels pour indiquer à celui à qui l’on adresse comment il doit faire évoluer les « mots- acteurs » sur la scène de la mise en sens. Les « indicateurs de fonction » sont des outils qui distribuent aux mots-acteurs les fonctions que chacun et ensemble ils vont avoir à remplir dans la phrase qui est proposée.

Par exemple, dans la phrase : « La chèvre de Monsieur Seguin tua le loup », nous savons que Monsieur Seguin n’est pour rien dans la mort du loup parce qu’il est lié à « chèvre » par la préposition « de » marquant ainsi sa fonction de détermination. Nous comprenons que c’est la chèvre qui est responsable de la mort du loup parce que le mot « chèvre » est placé avant « tua » et que loup ne vient qu’après et ce trouve de ce fait désigné comme la victime.

La langue française possède deux façons d’indiquer la fonction des mots dans une phrase, c’es-à-dire d’imposer à son interlocuteur les directives de mise en scène de l’expérience qu’on l’invite à construire. La première consiste à placer un nom avant ou après le verbe pour marquer qu’il occupe la fonction sujet ou la fonction objet. C’est ainsi que « Pierre bat Paul » se distingue sans la moindre ambiguïté de « Paul bat Pierre ». La seconde façon de d’indiquer le rôle des mots consiste à les faire précéder d’une préposition ; ainsi « à » va marquer que tel mot est le destinataire d’une action, tandis que « dans » en fera le lieu. C’est de cette façon que la mise en scène imposée par « je parle de la maison » sera totalement différente de celle impliquée par la phrase : « je parle dans la maison ».

Il est des mots de la langue française qui n’ont aucun besoin d’indicateurs pour marquer leur fonction : l’interlocuteur identifie leur rôle sans qu’il ait besoin de la position particulière du mot dans la phrase ou d’une préposition. Ainsi « hier » « le lendemain », quelque soit leur position, seront reconnus comme indiquant le cadre temporel ; de même, la seule apparition de i« là-bas » ou de « ici » suffit à indiquer le lieu.

L’étude de la grammaire doit en priorité mettre en évidence ces directives de mise en scène. Leur identification et la compréhension de leurs mécanismes permettront de répondre à ces questions que toute lecture d’une phrase doit susciter chez son récepteur comme chez son producteur : « l’ai-je compris comme il espérait l’être ? » et « ai-je été compris comme je l’espérais ? ». Cette volonté commune de communiquer au plus juste de nos intentions et de comprendre l’Autre au plus près des siennes, justifie et légitime à elle seule un apprentissage rigoureux de la grammaire.