Les langues régionales, confusions et illusions

L’histoire a traité de façon très inégale les différentes langues de notre pays. Le français a ainsi confisqué à son seul usage les cercles officiels de la communication, chassant du même coup d’autres langues de ces lieux de pouvoir. C’est le cas du breton, du basque, de l’occitan…Tous ces instruments de communication minorés, que l’on nomme dialectes ou patois, sont en fait des langues qui ont manqué de chance. Elles possèdent tout comme la langue française des structures syntaxiques et lexicales qui leur assurent un égal potentiel de communication, mais il fut décidé de les sacrifier au nom d’un idéal républicain : une langue, une école, une armée. Injustice arbitraire ? Non ! Ce fut au contraire une décision pertinente. Elire le français comme notre langue commune fut en effet un choix de rassemblement. Éduquer en français fut une décision de partage culturel et d’égalité des chances. Apprendre à défendre la nation en français fut un facteur de mixité sociale.

Exclues des champs de la communication institutionnelle, privées de fonction de promotion sociale, les langues régionales ont ainsi été, et sont encore, cantonnées à un usage de familiarité et de proximité. Elles portent aujourd’hui, dans leur vocabulaire et même dans leurs structures syntaxiques, les traces de la marginalisation qu’elles ont subie. Faut-il tenter de redresser les torts de l’histoire ? Faut-il, au nom du respect des spécificités culturelles et linguistiques, faire de ces langues, jusqu’ici cantonnées à un usage de familiarité, les outils de l’administration et de l’enseignement ? Ou bien, au nom du réalisme, de l’efficacité et de l’unité nationale, convient-il d’imposer le français, comme seule langue de l’État dans toutes les écoles, les tribunaux et les institutions de la République ? Cette seconde option est sans aucun doute la plus pertinente ; elle nous impose évidemment de faire une juste place au sein de la République et autour de l’école à un apprentissage facultatif des langues régionales et à promouvoir les valeurs culturelles qu’elles portent.

Un exemple à méditer….


Réunion dans une salle des fêtes d’une petite ville de Bretagne. Trois sociolinguistes s’adressent à tour de rôle à une assemblée d’une cinquantaine de personnes apparemment passionnées par leurs discours. Après quelques exemples d’analyse syntaxique démontrant que le breton était une langue à part entière et quelques rappels sociolinguistiquesexposant les exactions dont il fut la victime, ils conclurent tous sur la nécessité de faire du breton la langue de « l’école bretonne ».

C’est alors qu’au premier rang se leva une femme. Elle devait avoir une cinquantaine d’années :

« Dis-moi, dit-elle en s’adressant à l’orateur, toi qui parles si bien, écoute donc l’histoire de mon arrière-grand-père. Lui, il parlait breton et uniquement breton. Pas un mot de français. Sa fille, ma grand-mère, tomba gravement malade. Pour la faire soigner, il s’adressa à un notaire qui lui prêta de l’argent contre la signature d’un papier auquel il ne comprit évidemment rien. Ma grand-mère mourut ; le lendemain de l’enterrement, on le convoqua au tribunal et on lui enleva la moitié de ses terres. Le malheureux se pendit. »

Un silence lourd de gêne et de tension s’installa. La femme poursuivit : « Et tu sais en quelle langue était écrit ce papier ? Tu le sais ? C’est en français que c’était écrit ! Et tu sais en quelle langue on l’a condamné au tribunal, lui qui ne parlait que le breton ? En français ! Est-ce que tu crois que l’on écrira bientôt les papiers en breton pour que les enfants de tes écoles puissent les lire en breton ? Est-ce que tu crois que l’on parlera bientôt breton au tribunal ? »

Ainsi parla cette femme. Sans agressivité particulière, sans réelle indignation. Elle disait simplement l’injustice et l’exploitation. Pour son arrière-grand-père, elle les acceptait comme la fatalité d’une époque révolue. Mais elle était debout pour demander que ses enfants aient un peu plus de chance d’y résister. Elle nous rappelait que c’était en français que son arrière-grand-père avait été spolié et que le breton, fût-il écrit, ne constituerait pas de sitôt une arme sociale efficace. Elle pensait aussi, sans doute, qu’il était facile aux gens les plus privilégiés de venir vanter « l’école en breton » alors que leurs propres enfants liraient et écriraient de toute façon en français.


Au-delà des discours qui prônent légitimement le respect des identités linguistiques et culturelles, nous devons mettre tout en œuvre pour distribuer de la façon la plus équitable le pouvoir de communication de tous les citoyens. Or ce pouvoir qui permet à tous de se défendre également contre la tromperie, les mensonges et l’exploitation, c’est en français qu’il s’exerce et doit s’exercer dans notre pays. En aucun cas un décret instaurant par exemple l’usage d’une langue minorée à l’école (breton, occitant, basque) n’aura le pouvoir d’effacer les inégalités que les aléas de l’histoire ont instaurées entre les langues dans la vie sociale et économique de la France. C’est bien mal connaître les langues que de croire que l’on peut ainsi modifier leur hiérarchie en décrétant leur officialisation du jour au lendemain. Une langue minorée ne pourrait voir son statut changer qu’au rythme de l’évolution du peuple qui la parle. Elle ne développerait de nouvelles formes orales, elle ne déploierait une écriture que si lui étaient honnêtement proposés de nouveaux défis de communication. Une langue déteste qu’on lui concède un statut de papier qui ne correspondrait pas à de vrais territoires sociaux, culturels, économiques… qu’on l’inviterait alors à conquérir. Alors, et alors seulement, elle créerait les mots capables de dire ce monde jusque-là confisqué. Alors, et alors seulement, elle inventerait les mots et les structures capables de donner, à ce monde nouvellement investi, un sens qui serait nécessairement différent de celui imposé jusque-là par la langue dominante.

Si l’introduction de la langue catalane dans les écoles de l’Autonomie fut légitime et juste, c’est parce qu’elle était l’aboutissement d’un processus de transformation politique, administrative et sociale. La création d’isolats scolaires en Bretagne, en Occitanie ou ailleurs ne se justifie ni sur le plan pédagogique (la plupart des élèves ont pour langue maternelle le français) ni sur le plan social (la langue de promotion est le français). Il s’agit d’une revendication identitaire qui ne concerne d’ailleurs qu’une minorité d’enfants plutôt favorisés.