Les deux principes universels : la détermination et la prédication au cœur de la syntaxe

Ces deux opérations sont toutes les deux vouées à dépasser la simple succession des mots pour atteindre la globalité de l’expérience. On comprend bien pourquoi toutes les langues les appliquent.

L’opération de détermination

D’abord pourquoi utiliser le terme « opération » ?  Parce que « opérer » c’est modifier un élément de la réalité pour lui donner une dimension nouvelle. De même, « déterminer » c’est modifier l’image d’un mot sans pour autant lui faire perdre son identité. Ainsi, si je détermine « chien » en lui attribuant la qualité de « gentillesse », de « beauté » ou de « férocité », je ne change rien à son identité de « chien », mais j’en précise une caractéristique particulière. De même si je décide d’indiquer que ce chien appartient à la voisine, j’évoque bien le même animal (un chien et pas un chat), tout en spécifiant l’identité de son maître.

  • Une relation inégale

Déterminer, c’est donc établir entre deux mots qui ont chacun leurs sens une relation inégale qui conduit à une seule et même représentation. Le déterminant apporte au déterminé son sens en sacrifiant sa référence propre. Ainsi le syntagme « le chapeau de mon père » renvoie à une représentation dans laquelle l’image du père (déterminant) n’apparaît en aucune façon. Alors que dans « le père de mon amie », le père (déterminé) sera sur la photo au détriment de « mon amie » (déterminant). De même, dans « la table de pierre », le mot « pierre » n’a pas de référence propre, il détermine « table » et lui donne un aspect particulier. Les deux mots, déterminé et déterminant, opèrent de concert pour fabriquer une seule et même réalité.

En français, dans « le chien de mon voisin », c’est la préposition « de » qui marque que « voisin » détermine « chien ». En anglais, dans « my neighbourg’s  dog », le « ‘s » indique que « neighbourg » est le possesseur de « dog ». En haïtien, c’est la simple position des mots qui désigne qui détermine qui. Ainsi dans le groupe «chin zabitan-yo », « Chin » (chien) parce qu’il est antéposé à « zabitan-yo(les paysans) » est sans ambiguïté perçu comme le déterminé et « zabitan-yo comme le déterminant. Dans chacune des trois langues,  deux mots distincts, liés par un mécanisme grammatical spécifique, se mettent ensemble pour engendrer une même réalité globale. Peu importe les mécanismes mis en œuvre ; toutes les langues du monde mettent en place le principe de détermination parce que sans lui il n’y aurait pas de compréhension possible. Nous en serions réduits à identifier l’un après l’autre les mots égrainés par notre locuteur.

 

  • Guider la représentation de l’interlocuteur

Pourquoi l’opération de détermination est-elle un universel linguistique ? Lorsque nous choisissons un mot dans ce que l’on appelle un « paradigme » (ensemble des choix possibles en un point de la phrase), on envoie vers notre interlocuteur une information terriblement abstraite. Ainsi si je choisis le mot « rivière » dans une phrase, sa seule apparition permet certes d’indiquer à celui à qui je m’adresse qu’il ne s’agit pas d’une banane ni d’une église, ni non plus d’un torrent ou d’un fleuve, mais je lui laisse le droit de se représenter selon sa fantaisie une rivière sale ou transparente, sinueuse ou rectiligne, une rivière de lave ou… de diamants. En bref, comme chaque mot ouvre à une immense quantité de représentations, je dois pouvoir orienter mon interlocuteur en le guidant vers une image plutôt qu’une autre selon les besoins de ma communication. Je peux me contenter d’évoquer une table en opposant ce mot à tous les autres possibles mais la langue me donne la possibilité de spécifier sa forme, sa couleur son possesseur, la matière dont elle est faite, sa fonction… Les directives de détermination, différentes selon les langues,  vont imposer à mon interlocuteur de se représenter cette table comme je veux qu’il se la représente. En bref, la détermination tient en laisse plus ou moins courte l’imagination de l’Autre à laquelle l’abstraction des mots laisserait libre cours.

  • Une communication incomplète

La relation de détermination opère dans l’espace restreint du groupe nominal. Elle n’en dépasse pas les limites. Ainsi dans la phrase : « le toit de tuiles rouges brillait sous les rayons du soleil couchant », on distingue deux opérations de détermination.

– La première concerne le groupe « le toit de tuiles rouges » dans lequel « toit » est déterminé par « tuiles » lui-même déterminé par « rouges ».

– La seconde relie le nom « rayons » à son déterminant « soleil » lui-même déterminé par « couchant.

La détermination ne prend pas en charge la cohérence de la phrase dans son entier ; elle assure la globalisation du seul groupe nominal.

La détermination permet donc de nommer les éléments du monde en mentionnant de façon plus ou moins précise leurs caractéristiques, leurs propriétés, leur appartenance… Elle donne précision et justesse à l’évocation d’un être ou d’un objet.

L’opération de prédication : la globalisation de la phrase
  • Thème et propos

Comme l’opération de détermination, l’opération de prédication rassemble des mots distincts pour construire une expérience globale. Mais si la détermination se borne à évoquer un seul être ou objet auquel elle donne une qualité particulière, l’opération de prédication a, elle, une ambition d’une toute autre dimension. Elle ne se contente pas de désigner un élément du monde, elle tient sur lui un propos. Si la détermination dit le monde, la prédication, elle, permet d’en parler. En cela, elle donne à la langue humaine sa véritable dimension : n’être pas le reflet fidèle des objets du monde, mais bien au contraire imposer au monde un commentaire intelligent (enfin… parfois intelligent).

En d’autres termes, l’opération de prédication rassemble ce que l’on appelle « le thème » (ce dont on parle) et ce qu’on appelle « le propos » (ce que l’on en dit). C’est la mise ensemble du thème et du propos qui constitue le noyau minimum de l’acte linguistique. Toutes les langues du monde, de façons certes différentes donnent à leurs utilisateurs ce pouvoir essentiel de dire ce qu’il pense d’un être, d’un objet ou d’une notion. En ce sens, l’opération de prédication impose le pouvoir de la pensée à la seule perception de la réalité. « Dire quelque chose sur » c’est dépasser l’œil, c’est émettre une hypothèse à propos d’un élément du monde, c’est tenter de répondre à cette question spécifiquement humaine : « pourquoi les choses sont ce qu’elles sont ? ».

  • Un énoncé complet

L’opération de prédication permet de proposer à son interlocuteur énoncé qui se suffit à lui-même. Alors que la détermination dans « la maison bleue » laisse l’auditeur ou le lecteur sur sa faim, attendant une suite nécessaire, la prédication dans « la maison est rouge » ou « la maison a brûlé » le rassasie et lui permet de construire une réalité complète.

 Cette mise ensemble peut prendre des formes différentes ; mais quelque soient ces formes, elles tendent toutes à poser un élément et à tenir à son sujet un propos particulier. On peut distinguer deux types de prédication qui se distinguent chacun par l’orientation particulière de leur propos :

– La prédication dite « processive » qui associe un acteur responsable d’une action impliquant ou non des participants et des circonstances.

=> Les joueurs espagnols (thème) ont gagné(propos)

                                                               ont gagné la finale de la coupe en 2006, à Madrid (propos)

– La prédication dite « qualificative » qui permet d’attribuer à un thème une qualité ou une propriété.

=> Les joueurs espagnols (thème) étaient heureux (propos)

Dans toutes les langues du monde cette association thème-propos constitue la base nécessaire de la syntaxe. Elle est réalisée de façons très différentes. Quelques exemples de prédication qualificative dans des langues différentes qui montrent  combien les  mécanismes  sont singuliers :

– Latin : acta est  (propos) fabula  (thème)

– Français : la pièce  (thème) est jouée (propos)

 – Haïtien : moso-a (thème) fini (propos)

– Anglais : play (thème) is over (propos)