L’école entre cruauté et complaisance

L’école est-elle, comme nous le serinent certains journalistes et responsables  bien intentionnés, un lieu de  ou règnent la peur et la frustration contrairement à des systèmes étrangers (ah ! la si douce méthode  finlandaise…) où l’école serait un lieu de joie et de bonheur chaque jour renouvelés ? Nos enfants  seraient donc  maltraités, terrorisés, contraints à des épreuves épuisantes et à une sélection traumatisante. Bien entendu, il n’en est rien ! Mais cette récente tendance à dénoncer le caractère tyrannique de notre éducation est dans la droite ligne de l’idée selon laquelle le plaisir d’apprendre serait la clé de tout apprentissage. Toute exigence, toute évaluation quantifiée étant par contre synonymes d’une intolérable stigmatisation des plus faibles et des plus fragiles. Supprimons donc les notes et nous réglerons le problème de l’échec scolaire et du désenchantement qui touche une bonne part des élèves ! D’abord cela ne coûte rien, on occupe le terrain médiatique en donnant l’impression d’avoir fait quelque chose d’utile et de concret. Et puis, braves gens, regardez donc les résultats de pays qui on suivi cette voie, ils sont mieux classés que nous ! Incompétence ou cynisme, nos responsables, dépassés par la faillite de notre système,  sont prêts à s’accrocher à n’importe quel gadget.

Apparent paradoxe, à mesure que l’échec scolaire s’est fait plus évident, s’est installée aussi l’idée que le plaisir devait être consubstantiel de toute démarche d’apprentissage réussie. Les élèves devraient donc apprendre sans même en avoir conscience, de façon « naturelle » : bébés nageurs lancés dans la piscine tiédie  des savoirs… A l’opposé, l’obscur labeur, strictement évalué a été dénoncé comme responsable de l’échec scolaire et de la désaffection des élèves. L’idée d’apprendre sans souffrir exagérément et sans s’ennuyer prodigieusement n’est certes  pas sans intérêt ; mais faire du plaisir la condition sine qua non de toute démarche d’apprentissage paraît au moins exagéré et parfois dangereux. On constate aujourd’hui  que l’affirmation du primat du plaisir a produit au cours de ces dernières années des effets extrêmement pervers et a induit des pratiques pédagogiques qui, loin de lutter contre l’échec scolaire, ont eu plutôt tendance à l’aggraver.

Devant le désastre de l’orthographe par exemple, l’idée géniale que nous ont proposé aujourd’hui certains responsables du ministère de l’éducation est de récompenser le mot bien écrit  en passant sous silence les erreurs commises : En bref la note attribuée  révèlera le nombre de mots écrits correctement et effacera pudiquement le nombre de mots mal orthographiés. On remplacerait donc  l’exigence par la complaisance afin de ne pas stigmatiser les élèves en difficulté. Ces bons apôtres oublient que d’une façon générale la non prise en compte de l’erreur comme fondement de l’apprentissage pénalisent les élèves les plus faibles. Même  très jeunes il faut au contraire aider les élèves à accepter  qu’ils se sont trompés et leur montrer comment ils peuvent s’améliorer. Ils doivent constater que les autres aussi se trompent, font des erreurs et que c’est en les acceptant et en les analysant qu’on se dépasse. Maquiller les fautes, truquer les résultats ne sert à rien ! Le maître ou la maîtresse n’est pas là pour être « gentil », il doit témoigner à chacun de ses élèves non de la compassion mais un accompagnement lucide et bienveillant et surtout lui montrer qu’il a pour chacun une égale ambition.

Dans un autre domaine, celui de l’apprentissage de la lecture, on a aussi confondu le plaisir de lire avec le plaisir d’apprendre à lire. Pour « faire plaisir » à un enfant, on fait semblant de croire – et on lui fait croire – qu’il sait lire alors qu’il en est encore incapable. Ce n’est pas parce qu’il suit les lignes avec son doigt en manifestant une apparente attention aux mots de son texte qu’il le lit. Non ! Il le connaît simplement par cœur ; et si un mot changeait, il ne s’en apercevrait vraisemblablement pas. Lire – faut-il le préciser ?- c’est être capable d’identifier et de comprendre un mot que l’on n’a jamais rencontré auparavant ; et cette capacité exige que l’on ait maîtrisé avec patience et parfois difficulté les mécanismes qui permettent au code écrit de fonctionner. Rien n’est plus dangereux que de faire croire à un enfant qu’il sait lire alors qu’il ne possède aucune autonomie de lecture. Il faut au contraire qu’il accepte le fait que le plaisir de lire est au bout du chemin d’un apprentissage qui sera parfois aride, parfois répétitif mais qui lui donnera le pouvoir de conquérir tout seul le sens d’un texte.

 Il est ainsi devenu à la mode d’édulcorer l’échec scolaire en le diluant dans une prétendue identité  culturelle sous le prétexte démagogique d’éviter la stigmatisation. Disons le une fois pour toutes : « l’inculture n’a rien de culturel »  Avoir du mal à lire et encore plus à écrire n’a rien d’identitaire ; cela aggravera la marginalisation sociale et rendra plus improbables les chances d’en sortir. Aujourd’hui, pour être politiquement correct, il faut se complaire à décrire, admiratif, complice et un brin amusé, les astucieuses stratégies de citoyens qui s’échinent douloureusement à contourner les obstacles quotidiens que leur imposent leurs difficultés de lecture et d’écriture. Il faut, au nom du droit à la différence (et à l’indifférence), accepter  avec une sorte de complicité malsaine  que certains soient privés de mettre en mots leurs pensée. Si les hommes et les femmes en situation d’illettrisme ont droit à notre respect et à notre solidarité,  reconnaissons tout de même que l’illettrisme rend difficile l’exercice de leur citoyenneté et que ceci n’est en rien acceptable ; la description ethnologique de ce phénomène ne lui confère aucune lettre de noblesse socioculturelle.