L’école doit réconcilier laïcité et spiritualité

La laïcité commença le jour où les hommes décidèrent collectivement d’imposer leur pensée au monde ; le jour où, ne se contentant plus de contempler passivement l’œuvre de Dieu, ils se donnèrent l’ambition d’interpréter, de transformer le monde et surtout de lui donner un sens social et spirituel par la force partagée du verbe. Oui ! Je dis bien que l’école laïque devra donner au monde qu’elle fait découvrir à ses élèves un sens « spirituel ». La laïcité n’excluant en rien la spiritualité ; bien au contraire ! Elle engage maîtres et élèves à regarder vers le haut même si il n’y a personne. Et c’est bien au nom de cette « élévation laïque » qu’ils tenteront de défaire, jour après jour, dans chaque classe, l’entremêlement mystérieux des principes qui font le fonctionnement et la cohérence du monde. C’est aussi en son nom que chaque matin les maîtres et les maîtresses de toutes les écoles de France, publiques ou bien privées, pousseront la porte de leur classe et feront le pari qu’ils laisseront chacun dans l’intelligence de leurs élèves une trace singulière que chacun d’eux interprétera de façon tout aussi singulière. Ayant laissé au seuil de la salle leurs soucis personnels, leurs espoirs déçus, leurs frustrations accumulées, ils feront ainsi chaque matin à leurs élèves cette promesse : « vous ne sortirez pas de ma classe dans le même état intellectuel qui vous a vu y entrer ; vous serez plus forts dans vos têtes, plus exigeants, plus lucides !».

L’école ne doit pas se laisser voler « l’idée de Dieu » par de faux prophètes qui interdisent à leurs disciples d’exercer leur droit à leur propre élévation. Au contraire elle osera inscrire la question du divin au centre de sa réflexion éducative pour souligner à la fois sa dimension universelle et aussi sa magnifique diversité narrative. En d’autres termes, l’école défendra le fait que « l’idée de dieu » est unique quelque soit le nom (ou l’absence de nom) dont on L’affuble, quelques soient les récits que chacun raconte à Son sujet, quelques soient enfin les rituels qui Le célèbrent.

L’école apprendra donc à tous ses élèves que c’est la liberté d’interpréter personnellement chacun des textes sacrés qui différencie définitivement une religion d’une secte. L’école les avertira, qu’en matière de religion, plus le chemin de l’engagement est raccourci, plus l’effort intellectuel exigé est faible, et plus alors la spiritualité risque de céder la place au prosélytisme et à la haine des autres. En bref, l’école dira à ses élèves que chacun est libre de croire ou ne pas croire en dieu ; mais qu’en tout état de cause la spiritualité se nourrit de la liberté d’exégèse et de la résistance à l’utilisation perverses des textes dits sacrés. Il faudra donc que l’école publique et privée écrive et mette au cœur de ses programmes le Grand Livre, rassemblant toutes les religions, qui permettra aux élèves de « penser Dieu » plus lucidement et plus librement. Ce Livre n’aura rien d’une explication du monde, rien d’une chronique, encore moins d’un témoignage ; ce sera une collection organisée des récits à la fois différents et semblables qui de Zeus à Yahvé, à Jésus ou à Allah furent tissés de bouche en bouche, passés de mains en main pour apaiser un peu les peurs humaines comme les contes apaisent les frayeurs nocturnes des enfants. C’est donc au sein d’une école éclairée (et non dans l’obscurité d’une révélation de repli) que les élèves apprendront dès le collège à tisser ensemble les fils de récits fondateurs différents qui les rassembleront au lieu de les opposer. Le maître leur expliquera que ces superbes récits n’ont pas été écrits pour relater exactement l’Histoire et qu’en aucun cas ils ne doivent être utilisés pour édicter des règles de vie fondées sur des modèles archaïques. Il leur montrera comment ils les réunissent tous dans leur humanité. Ils comprendront ainsi que, si les hommes ont écrits ces récits pour d’autres hommes, c’est afin que « l’idée de dieu », partagée par tous, leur permette de ne pas complètement se désespérer devant cette impossible contradiction : avoir conscience de la singularité de notre être vivant et en même temps avoir conscience du caractère inéluctable de sa disparition. C’est en cela qu’au sein de notre école française, ces récits fondateurs, se répondant les uns aux autres, pourront participer à l’élévation spirituelle ouverte et tolérante de nos élèves et les éloigneront de la révélation messianique. C’est en cela que l’école publique et privée sera spirituelle ET laïque.

La question du divin, à travers l’étude objective de ses textes, devra donc avoir toute sa place à l’école en se distinguant clairement de l’instruction religieuse. Ce sera la seule façon de détourner les élèves de ces lieux obscurs où se confondent verbe et incantation, lecture et récitation, foi et endoctrinement ; là où le caractère sacré d’un texte le rend impropre à la compréhension ; là où la quête du sens est immédiatement considérée comme dangereuse, profanatrice et impie. C’est ainsi que nos élèves seront à jamais prémunis contre la récitation privée de sens, et au contraire invités à s’élever vers la compréhension autonome. Aucun texte, fut-il sacré, n’échappera au questionnement et à l’interprétation des élèves. Bien au contraire, ils les soumettront à leur compréhension. Ils les « prendront en eux », les interpréteront de façon singulière tout en en respectant l’intégrité lexicale, syntaxique et historique et …ils honoreront ainsi leurs auteurs.

Cette exigence imposée aux textes religieux ne sera en aucune façon une trahison de l’idéal laïc. L’école, en effet, ne dira pas en qui il faut croire ni ce qu’il faut faire pour manifester sa foi. Elle n’attendra pas d’un prophète ou d’un quelconque Titan la révélation de la vérité. Elle transmettra au contraire avec bonheur les récits que les hommes ont tissés siècle après siècle pour tenter de donner des réponses aux questions douloureuses que leur posait leur condition humaine. Mais elle donnera à ses élèves le droit et la capacité de les examiner, de les analyser et de les questionner, texte après texte, avec infiniment d’exigence et de respect. Certains diront sans doute que ce n’est pas la mission de l’école que d’analyser les textes dits sacrés pour en montrer l’universalité et la diversité. Mais, croyez-moi, si l’école n’accomplit pas la tâche nécessaire de les élucider et de les mettre en écho, ados et jeunes adultes entreront alors dans une religion comme ils adhèrent à un réseau social, afin d’y retrouver des « amis croyants » -aussi ignorants qu’eux- avec lesquels, faute de partager des connaissances communes, ils ne seront liés que par l’observance pointilleuse des mêmes rites et la haine des mêmes ennemis, des mêmes « mécréants ». Ils feront alors partie d’un clan dont ils imiteront maladroitement l’accoutrement, dont ils répéteront sans les comprendre les prières et dont ils partageront préjugés et mots d’ordre. Ils porteront leur religion comme un signe de reconnaissance acheté à vil prix et exhibé avec d’autant plus d’agressivité ; et l’école en sera réduite à chasser ces signes faute de n’avoir su en expliquer collectivement le sens. Cette adhésion religieuse aveugle, servile et ostentatoire sera le résultat du renoncement de l’école à ouvrir la voie d’une spiritualité qui indique aux élèves que, croyant ou non croyant, la voie de l’élévation est la seule voie libératrice. Celle qui invite chacune de leurs intelligences à s’exercer librement sur tous les textes profanes ou sacrés et à partager cette pensée libre avec tous quelques soit leurs croyances. Si l’école n’impose pas aux textes de toutes obédiences analyse et interprétation, les mots du sacré s’égraineront alors, portés par des récitations privées de sens ; ils ne seront plus que des mots de passe qui donneront l’illusion d’une communion confessionnelle à ceux que ne rassembleront en fait que les peurs et la haine. Si l’école renonçait à donner un sens laïc à la spiritualité, elle laisserait s’avancer, de plus en plus nombreux, cachés sous le masque du sacré, recruteurs et marchands de mort.