L’éblouissement du numérique

L’illusion d’une démocratie du savoir 

L’entrée du numérique  dans  la « ronde éducative » non seulement ne diminue pas nos responsabilités en matière de formation intellectuelle des élèves, mais elle impose au contraire, aux parents et aux enseignants, une plus grande exigence. On ne peut pas laisser des élèves s’embarquer pour un voyage aussi incertain sans s’assurer qu’ils ont la lucidité intellectuelle de décider en toute connaissance de cause où ils  veulent aller, pourquoi ils y vont et ce qu’ils vont faire de ce qu’ils  découvriront. Nous sommes tous éblouis par l’étendue quasi infinie des informations disponibles : en quelques clics, on peut consulter des milliers d’articles, de livres ou de documents. Bien plus efficacement qu’une bibliothèque, les banques de données informatisées promettent de mettre à notre disposition l’information dont on a besoin au moment où on en a besoin, en alliant le texte, l’image et le son. Malheureusement ces promesses sont rarement tenues ou,  pour mieux dire, tenues seulement  pour une très faible minorité de privilégiés.  En effet, ne maîtriseront la démarche de recherche  que ceux qui  posséderont les clés qui donnent accès à l’information  utile. Car, plus il y a d’informations disponibles et plus il est difficile d’imposer  des choix dont on aura  su  hiérarchiser les degrés de pertinence. Lorsqu’à une question posée sur un moteur de recherche, les élèves se trouvent face à plusieurs milliers de pages, ils doivent  posséder une sérieuse habileté de lecture, une vraie capacité d’analyse pour ne pas s’y noyer. Ce n’est ni le nombre des documents proposés, ni la rapidité avec laquelle ils sont proposés qui comptent, bien au contraire. L’important c’est que tous soient capables de tracer leur chemin dans ce chaos d’informations, qu’ils aient la force de sélectionner ce qui enrichit leur réflexion personnelle ou collective et  qu’ils sachent exercer sur cette masse de documents leur esprit d’analyse et de critique. Les nouvelles technologies ne constituent pas en elles-mêmes une réponse aux inégalités scolaires ; bien au contraire, elles excluront de l’accès à la culture et à la connaissance tous ceux dont la fermeté intellectuelle est insuffisante. Elles nous imposent donc une ambition démocratique plus haute qu’auparavant car elles condamneront les élèves  les moins formés aux pires préjugés, aux erreurs les plus graves, aux relations les plus chaotiques. Tandis que les autres, l’élite qui sait distinguer le bon grain de l’ivraie, renforceront encore plus leur statut de « nantis du savoir ».

 

Mémoire numérique et mémoire humaine

Au même titre que la rigueur intellectuelle, la mémorisation est au cœur de notre questionnement sur les effets du numérique. Pourquoi, les élèves  garderaient-ils en mémoire des informations qui sont là, disponibles, chacune prête à être activée à la demande de l’utilisateur ? Pourquoi se livrer au fastidieux labeur de les intégrer dans leur propre mémoire d’homme ?

Sans se laisser aller à la nostalgie des-temps-heureux-où-l’on-apprenait-par-cœur, on doit s’interroger sur les conséquences intellectuelles qu’induit l’apparente facilité à interroger les mémoires extérieures de ces machines qui prétendent nous proposer tout le savoir du monde. Méfions-nous que cette prétendue commodité d’accès à « toute la connaissance disponible » n’entraîne des habitudes de picorage ponctuel d’informations éphémères. Craignons surtout qu’elle ne dissuade les jeunes mémoires humaines de construire chacune patiemment ce réseau complexe et singulier de connaissances inter reliées que certains nommeront « culture » et qui donne à l’analyse sa profondeur, à la réflexion sa continuité.

C’est en cultivant notre mémoire que l’on construit à la fois notre singularité intellectuelle et notre appartenance à une communauté de culture et de savoirs. C’est ce subtil mélange, qui à la fois nous rattache aux autres et nous en différencie, que nous devons chacun transmettre à nos enfants : don intime et singulier mais aussi clé de l’appartenance à une communauté culturelle. Transmettre, ce n’est pas étaler devant un élève des connaissances apparemment infinies et terriblement froides et l’inviter à aller les consulter ponctuellement pour les oublier aussitôt. Transmettre c’est faire un tri, sélectionner ce que l’on veut conserver pour mieux agir, pour mieux comprendre. Transmettre, c’est passer à de jeunes intelligences des savoirs et des croyances reçus de nos pères dont nous avons nous-mêmes expérimenté la valeur en les  frottant à des situations diverses et dont nos enfants auront à juger à leur tour  la pertinence et l’utilité. Se défausser de cette responsabilité sur l’apparente toute puissance informative du numérique serait un terrible renoncement.

 

Le numérique, la grande illusion éducative

Ne rêvons pas d’une classe  où chaque élève disposerait d’un écran tactile et dans laquelle un maître virtuose et d’une grande discrétion gèrerait d’un clic le parcours de chacun. Cette classe rêvée n’existe pas ! Du moins pas encore et… sans doute en est-il mieux ainsi. Refusons donc  cette course folle à la création d’applications de plus en plus dispersées qui ne construisent rien de cohérent ;  refusons  ce rêve d’une classe dans laquelle chaque élève irait chercher tout seul ses informations au gré de ses désirs de ses envies ou des tentations qui lui sont proposées. Loin de faire du maître un « gentil animateur » en le mettant en retrait de l’acte pédagogique,  le numérique doit au contraire renforcer sa place  au centre exact de l’acte d’enseignement en lui permettant de prendre en compte, au plus juste, la  singularité  de chacune des intelligences qui lui est confiée.

              La mission du numérique est de répondre en actes  à la seule  question qui compte aujourd’hui: «Peut-on croire encore en  une école ambitieuse qui  permette aux plus défavorisés de « forcer » leur chance ? ». Il doit donc renforcer le pouvoir de résilience de l’école. Son usage doit aiguiser l’attention que le maître porte aux plus fragiles de ses élèves, renforcer l’ambition et l’exigence qu’il signifie aux plus démunis et lui permettre enfin d’accompagner avec exigence et bienveillance ceux qui n’ont reçu jusque là que silence et indifférence. Dans l’état où se trouve la formation de nos maîtres aujourd’hui, les conséquences d’une dématérialisation générale des savoirs fait frémir. Quand on constate l’immense gâchis qu’a entraîné l’usage intempestif de la photocopie, on imagine le chaos qu’induirait un  « bris-collage » de textes et de documents numériques glanés ici ou là sur le net. Sachons donc allier l’ordre et la progression des pages des livres scolaires aux formidables capacités d’évocation  des ressources  numériques ; faisons-le sans illusions excessives  et sans préjugés archaïques.