Le populisme : défaite de la langue et défaite de la pensée

 

Lorsqu’un responsable  politique renonce à transmettre, avec distance et rigueur, des analyses sérieuses  et  des propositions réfléchies pour s’abandonner à la parodie médiocre,  aux allusions nauséabondes et aux mots d’ordre, il contribue à la délition  de l’intelligence collective. Les français détestent que  leurs hommes politiques  singent un langage qu’ils croient populaire. Ils savent détecter toute la démagogie et tout le mépris que révèlent des choix linguistiques réduits, censés être adaptés à leur niveau supposé. Ils savent reconnaître les ficelles d’un discours qui tente d’imposer une familiarité et une connivence artificielles. Ils n’auront, je l’espère, que peu d’estime pour ceux qui tentent laborieusement de les faire rire plutôt que de les faire penser.

 Sans ambition argumentative ni didactique, le populiste n’a plus alors à offrir qu’une fausse intimité,  une agitation incontrôlée, il renonce à la communication pour appeler à la collusion. Au détour d’un événement, son discours peut même devenir éructation : oublieux des convenances, obsédé par le besoin d’exister à n’importe quel prix, le populiste, qui a perdu la vertu et le goût de mettre en mots sereins une réflexion assumée, n’a plus que ses émotions à mettre sur la table. Dès l’instant où la communication devient trop difficile, dès l’instant où l’Autre manifeste son désaccord, le populiste est à court d’explication, d’analyse et d’argumentation et se laisse aller  à l’insulte et à l’anathème. C‘est ainsi que notre ancien président, comme notre actuel premier ministre, au lieu de combattre ou de défendre respectivement la réforme des programmes scolaire sur la base d’une analyse  critique ferme et juste  s’en prennent l’un  à « l’infinie médiocrité de la ministre de l’éducation », l’autre au « cynisme honteux d’intellectuels réactionnaires ».

Le populiste  ne reçoit pas le désaccord ou la contradiction comme un message qu’il devrait se donner le temps et la peine de décrypter, d’interpréter et surtout auquel il lui faudrait apporter une réponse respectueuse  et audible. Il applique la règle : « pas d’accord » =  « médiocre », »menteur » et même « pauvre con !» ou « facho! ». Il vilipende  ainsi ses opposants bien sûr,  mais aussi ses amis politiques qu’il fera  huer pour mieux gouter les applaudissements de ses propres zélateurs. De tels comportements  sont  en politique le pire des renoncements. Ce n’est pas tant la grossièreté du propos qui est en cause ; c’est l’incapacité de sortir du cercle douillet de la connivence et de la complaisance  qui manifeste étroitesse d’esprit et faiblesse d’âme.

Alors que la parole politique devrait s’inscrire dans un dialogue exigeant sans s’y pervertir, elle ne sert souvent  qu’à donner une illusion de vie à un pantin populiste qui s’agite sur les tréteaux en ayant perdu la conscience de ce qu’il dit, de ce qu’il veut et de ce qu’il est. Il a oublié ce qui fait un homme ou une femme d’état : la volonté de rassembler au-delà de son cercle d’affidés, le courage de s’adresser à ceux qui ne pensent pas comme lui, qui n’ont pas les mêmes convictions, non pas pour les séduire, mais pour se faire comprendre au plus juste et les comprendre au mieux. Le discours populiste est aujourd’hui  asservi au bricolage  d’une image jamais achevée d’un homme dont la personnalité se dilue à force d’inconstance, dont les mots se défont à force de reniements. Cet affront fait au verbe et à l’intelligence a eu pour effet, depuis des décades, de confier l’essentiel de  l’action politique à un quarteron de conseillers en communication, fils ou petits-fils de pub, qui ont les uns après les autres convaincu des prétendants crédules et fragiles qu’ils pouvaient les faire naître tous les matins avec une personnalité renouvelée, façonnée par un nouveau discours.

Dans la bataille électorale que certains ont décidé de lancer précocement,  quels seront les hommes d’état  capables de parler à ceux qu’ils  n’aiment pas -et qui le leur rendent bien- en refusant un instant, un instant seulement la tentation délicieuse du refus de l’Autre ? Quels sont ceux qui sauront dire aux parents  ce qu’ils  comptent faire dés l’enfance pour que le développement de leurs enfants ne soit pas abimé ! Dire le soin qu’ils prendront de leur formation intellectuelle et morale! Dire le souci qu’ils auront de les préparer à une heureuse insertion sociale et professionnelle ! Voilà ce qui pousserait parents et grands parents à aller voter pour un homme en qui ils croiront et non pour celui ou celle vers qui les porteront leur dégoût et leur désespérance. Ne nous étonnons pas que plus de la moitié de nos concitoyens, certes parfois ponctuellement séduits par l’excès ou le pittoresque du comportement populiste, ne prennent plus part à la vie politique. Ce n’est pas tant le doute sur la vérité de ce qu’on leur dit ni les soupçons sur l’honnêteté de ceux qui leur parlent qui motivent ce désamour; c’est bien plus le vide terrifiant de la parole et de la pensée politique qui les décourage et les humilie.