Le langage n’est pas inné, il est à conquérir

Le langage n’est pas inné, il est à conquérir

Tellement complexe et pourtant si rapidement appris ! Tellement varié dans ses mécanismes et pourtant servant notre volonté commune de dire le monde ! Comment s’étonner que, de Platon à Chomsky en passant par Descartes, les philosophes et les linguistes aient été irrésistiblement attirés par l’idée commode que l’esprit humain était ‘’fait’’ pour le langage ou, mieux, que les structures du langage étaient présentes dans l’intelligence humaine dès la naissance.

Pour Platon, les idées ou concepts spirituels que les mots expriment seraient possédés par l’âme humaine dès le premier instant où elle anime son corps ; en d’autres termes, nos idées naissent avec nous ; elles sont l’œuvre de la nature et nullement d’un concours de l’expérience sensible ou d’un travail d’abstraction.

Dans la même perspective, Descartes écrit : « Lorsque je commence à découvrir les idées, il ne me semble pas que j’apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me ressouvienne de ce que je savais déjà auparavant, c’est-à-dire que j’aperçoive des choses qui étaient déjà dans mon esprit, quoique je n’eusse pas encore tourné ma pensée vers elles »1.

Noam Chomsky s’inscrit dans cette tendance : « Des principes abstraits gouvernent la structure et l’emploi du langage. Ces principes sont universels selon une nécessité biologique et pas simplement par accident historique ». Pour le linguiste américain, une langue humaine est un système tellement complexe que, pour un être qui n’en posséderait pas les clés a priori, ce serait un exploit intellectuel inimaginable que d’arriver à en connaître une. Or un enfant normal acquiert cette connaissance au terme d’une mise en contact relativement brève et sans apprentissage particulier, ce qui étonne le linguiste. Chomsky avance alors un autre argument qui tient à la pluralité des langues humaines : « Et pourtant, les individus d’une communauté linguistique parlent, pour l’essentiel, une même langue. Ce fait ne peut s’expliquer que par l’hypothèse selon laquelle ces individus utilisent des principes très restrictifs qui fondent la construction de la grammaire. De plus, il est bien clair que l’homme n’est pas fait pour apprendre une langue plutôt qu’une autre ; le système des principes est donc nécessairement une propriété de l’espèce ». 

En bref, pour Chomsky, tout part de l’idée qu’il existe, sous la diversité des mécanismes linguistiques, des universaux linguistiques. Les enfants n’ont qu’une expérience extrêmement limitée de la transposition de ces universaux dans chacune des langues du monde. On ne peut donc pas, selon lui, imaginer qu’ils aient la possibilité de construire par l’analyse ces structures universelles à partir du nombre réduit de phrases qui leur est proposé par les adultes. Or les enfants appliquent ces universaux de façon rigoureuse, ce qui est la condition même de l’apprentissage du langage. Chomsky conclut qu’il convient donc de faire l’hypothèse d’une capacité innée des êtres humains à posséder les universaux linguistiques. En somme, l’évolution de l’espèce contribua à fixer dans ‘’l’essence’’ de l’homme une grammaire universelle. À la question formulée par Bertrand Russell : « Comment se fait-il que les êtres humains, dont les contacts avec le langage sont éphémères, particularisés, limités, soient néanmoins capables d’avoir autant de connaissances ? »2 Chomsky répond : « Si nous sommes capables de connaître tant de choses, c’est que, en un sens, nous les connaissons déjà, même si les données des sens ont été nécessaires pour provoquer et faire émerger cette connaissance »..

Apprendre c’est découvrir

Nous reconnaissons volontiers que si chacune des langues du monde a conçu ses propres mécanismes de mise en mots, leur système est en revanche fondé sur des principes identiques. De fait, des communautés humaines qui ne soupçonnaient même pas leurs existences respectives ont fait, en créant leur langage, les mêmes choix essentiels. Pour autant, cette convergence est-elle due à une programmation linguistique universelle des cerveaux humains ou…à un don que Dieu aurait, dans toute sa bienveillance, fait à l’homme. Non ! Si le langage a des principes de fonctionnement universels, c’est parce qu’il est porté par une ambition commune : comprendre et transmettre.

 Cette ‘’naturelle’’ convergence sur des principes universellement partagés tient selon nous à trois exigences absolues dont chacune des communautés humaines en marche vers le langage a dû avoir conscience dans quelque partie du monde qu’elle se trouvât.

La première, c’est qu’une langue devait combler, sans jamais faillir, les ambitions de plus en plus hautes des hommes engagés à dire un monde de plus en plus complexe.

La deuxième, c’est qu’une langue devait pouvoir mener celui qui l’utilise au plus loin de lui-même vers qui ne le connaît pas, pour oser lui adresser des discours inédits.

La troisième, enfin, c’est qu’une langue devait pouvoir être transmise de génération en génération, non pas comme un modèle à imiter servilement mais comme un système offert à l’analyse et à la découverte.

Il n’y a donc pas de source commune à l’ensemble des langues du monde. Des groupes d’hommes, chacun dans leur coin de planète ont été portés par une même volonté : penser collectivement le monde. S’ils ont tous fondé leurs langages sur les mêmes principes tout en forgeant chacun des outils différents, c’est que ces principes s’imposaient comme une nécessité à qui avait une même soif de comprendre et de se comprendre et une même volonté de transmettre. Si le caractère universel des principes syntaxiques est incontestable, cela ne signifie pas pour autant que le cerveau humain contient, dès la naissance, les structures fondamentales du langage qui seraient automatiquement activées des plus simples aux plus complexes à mesure que l’on grandit. L’intelligence de chaque enfant, animée par la volonté de communiquer avec l’Autre et l’ambition de mettre de l’ordre dans le chaos du monde, possède la capacité formidable de découvrir ces structures universelles. C’est ainsi que l’on peut expliquer ce magnifique exploit qu’est la création (et non pas la reproduction), chaque fois renouvelée, du Verbe.

L’écriture est aussi une conquête

            L’homme n’est pas ‘’fait’’ pour l’écriture. Son cerveau n’est en rien construit pour elle, ni non plus pour la lecture. La preuve en est que l’écriture est toute récente, quelque cinq millénaires, alors que le cerveau humain n’a pas véritablement changé lors d’une période bien plus longue. Devant l’extraordinaire complexité et efficacité du ’’cerveau lisant’’, qui semble parfaitement adapté à sa tâche, Stanislas Dehaene pose le paradoxe suivant : « Comment se peut-il que notre cerveau d’Homo sapiens paraisse finement adapté à la lecture, alors que cette activité, inventée de toutes pièces, n’existe que depuis quelques milliers d’année ? » Cinq mille ans ne sont rien en effet au regard de l’évolution. Les circuits cérébraux n’ont pu se développer selon des processus génétiques, qui auraient exigé des durées beaucoup plus longues.

            Ainsi, les circuits corticaux spécialisés dans la lecture ne sont pas innés. Ils résultent de ce que Dehaene appelle une adaptation ou mieux encore un recyclage. Les neurones propres à l’analyse de l’écriture sont, à la naissance, déjà spécialisés dans l’analyse de formes d’objets ou d’êtres vivants et dans leur reconnaissance, quelle que soit leur taille (éloignement de l’objet) et leur position dans l’espace. Ces fonctions sont nécessaires à l’animal qui doit analyser son environnement, identifier rapidement proies et prédateurs… Le recyclage neuronal consiste à affecter à la lecture certains de ces neurones, supports de ces fonctions préexistantes. Il se produit au cours de l’apprentissage de la lecture et a pour effet de convertir à elle des réseaux de neurones dédiés depuis des millions d’années à la reconnaissance visuelle des objets.

            L’écriture et la lecture ont été tissées ensemble par la volonté de dépasser l’humaine condition. L’homme, comme tout être vivant, est voué à n’ « être » qu’en un point singulier du temps et en un point singulier de l’espace. Vivre, c’est être « coincé » entre le hic et le nunc… et savoir qu’on l’est ; vivre c’est être conscient que nous mourrons, et savoir l’accepter. C’est cette conscience de nos contraintes qui fait notre spécificité humaine et nous pousse à les dépasser. La construction de l’écriture et la compétence de la lecture marquent le refus d’accepter la fatalité des contraintes du temps et de l’espace. Si l’homme se lança le défi du dépassement de l’espace et du temps, c’était justement parce qu’il était homme : à la fois pour se sentir vivant et pour diminuer l’angoisse de ne plus l’être un jour. Ce qui le fit tracer des signes sur des tablettes d’argile ou sur des papyrus, c’est qu’il tentait de faire courir son roseau ou sa plume plus vite que sa vie. Confier à un autre qu’il ne connaissait pas et qui était loin de lui une trace de sa propre intelligence et savoir que cette trace serait reçue quand lui-même ne serait plus. La création de l’écriture manifeste, où qu’elle fut conçue, la volonté de dépasser les limites du temps, en affirmant le primat du spirituel sur le matériel. C’est aussi le refus que la distance empêche les esprits de se rencontrer. Faire qu’une pensée soit envoyée là où celui qui l’a conçue n’est pas ; transmettre alors même qu’il n’est plus, tel est le sens de l’écriture.

L’évolution de l’écriture n’est pas le fait du hasard. Quels que soient les lieux où elle fut créée, quels que soient les peuples qui l’ont forgée, les étapes de son évolution sont d’une constance remarquable : toujours tournée vers l’équilibre et la pertinence. Du dessin à l’idéogramme, de l’idéogramme aux alphabets phonologiques, c’est la quête collective de l’instrument le plus à-même de permettre aux hommes de « penser ensemble à distance temporelle et spatiale ». Garder trace intelligente pour d’autres qui ne sont pas encore, avoir accès aux intelligences de ceux qui ne sont plus, voici comment l’écriture et la lecture mêlées ont affirmé la prééminence de la pensée collective sur l’absurde destin qui conduit chacun de nous vers une fin inéluctable.

[1] René Descartes, Méditation cinquième : De l’essence des choses matérielles ; et, derechef de Dieu, qu’Il existe.

[2] Bertrand Russell, Our Knowledge of the External World, 1914.