La syntaxe, de la successivité à la globalité

Il convient de rappeler ce qui pourrait apparaître comme une évidence : lorsque l’on parle, les mots se suivent les uns les autres. Dit autrement, « lorsque l’on parle, lorsque l’on écrit, on ne peut situer les mots les uns par rapport aux autres comme on le fait lorsque l’on dessine ; nous sommes condamnés à la linéarité : un mot puis un autre, puis un autre…».

Sans la syntaxe, les mots s’égrènerait dans une succession où chacun jouerait pour lui-même, c’est-à-dire affirmerait son sens propre sans rien construire avec les autres. La première fonction de la syntaxe est donc d’indiquer à son interlocuteur comment il doit regrouper les mots qui permettent de construire une expérience homogène et d’établir entre eux des relations cohérentes.

La syntaxe réunit ce que le vocabulaire a séparé

Imaginons un instant ce que serait une langue où l’on aurait un mot particulier pour désigner « un-loup-qui-dort », « un-loup-qui-court », « un-loup-qui-mange » ; une langue où un « loup-noir » se dirait de façon totalement différente d’un « loup-blanc » et ou évidemment « un-loup-blanc-qui-dort » aurait un nom encore différent d’un « loup-noir-qui-dort ». Imaginons une langue où une « table-de-bois » serait nommée de manière complètement distincte d’une « table-de-fer », de verre… On voit bien qu’une telle langue se condamnerait à multiplier à l’infini son vocabulaire dans une course sans espoir pour couvrir l’immense diversité des expériences perçues et pensées.

 Mais surtout une telle langue serait incapable de suivre l’imagination sans limites des hommes créant d’autres mondes par la parole. Car nous voulons aussi, nous autres, humains, des loups qui volent comme volent les pierres ; nous voulons même des femmes qui dirigent et des hommes qui font la cuisine… Vous voyez quelles surprises peuvent nous réserver les imaginations humaines libérées par la grammaire. Les langues sont faites pour l’incongru, pour l’inattendu, et non pour le banal et le conforme. C’est parce qu’elles doivent permettre de dire l’in-visible et l’im-prévisible qu’elles ont toutes libéré les actions et les qualités des êtres et des objets qui les portent en eux dans une réalité quotidiennement perçue.

Toutes les langues ont donc libéré les actions et les qualités en les détachant des êtres et des objets dont elles sont, dans la réalité que nous percevons, une composante intrinsèque. Dans une phrase, un mot évoque l’agent et un autre mot l’action. Un mot désigne l’objet et un autre mot sa couleur ou sa forme. La mise en mots du monde consiste donc à briser ce qu’il présente à notre perception comme un tout indissociable. Et, une fois effectuée cette action de séparation, toutes les langues  ont confié à la syntaxe la mission de remettre les mots ensemble en explicitant leurs relations. On marque alors grammaticalement  la fonction du sujet et on reconnait le verbe auquel il se rattache. On relie grammaticalement l’adjectif épithète au nom auquel il se rapporte.

La mission de la syntaxe est donc de mettre les mots ensemble afin que cette réunion organisée transcende la successivité des mots égrenés et permette à chaque lecteur, à chaque auditeur de construire une représentation globale cohérente qui prend en compte les intentions de l’auteur ou du locuteur. Au gré de la volonté du locuteur ou de l’auteur,  la syntaxe réunit donc en une représentation globale ce que le lexique, pour sa part, s’est efforcé de séparer : réunir un objet et sa couleur ou sa forme ; réunir un agent et son action et éventuellement ce sur quoi elle porte ; réunir un événement et le lieu où il se déroule… ; et ainsi imposer à l’autre sa mise en scène pour guider sa mise en sens.

Du dessin à la syntaxe

Toutes les langues du monde séparent donc ce que l’œil ne peut voir autrement que fusionné : elles donnent constance et indépendance aux actions en réservant à chacune un mot qui l’évoque ; elles font de même pour les qualités (couleur, forme, sentiments, …) qui acquièrent ainsi une autonomie linguistique que la réalité ne leur accorde pas.

C’est la découverte que firent des élèves de maternelle que nous avions convié à fabriquer leur propre code. Eux aussi se demandaient comment on pouvait faire pour représenter une action en elle-même, comment désigner un agent, comment préciser un lieu. Observons-les à travers l’exemple suivant :

 

Les petits lapins courent dans la forêt

En novembre 1995 :

Dans cette première tentative, on voit bien que les élèves sont encore très proche du dessin. Les arbres qui entourent les lapins suggèrent bien qu’ils évoquent le lieu ou se déroule l’expérience. La représentation de la tête des deux lapins avec leurs pattes en mouvement suggèrent qu’ils sont les agents d’une action. 

En janvier 1996

Cette deuxième proposition est plus explicite. Sans doute la maîtresse a-t-elle souligné le manque de précision et donc le danger d’ambigüité. Les lapins ont été amputés de leurs pattes qui ont été placées immédiatement après leurs signes afin de symboliser l’action qu’ils effectuent.

En mars 1996

Cette troisième proposition vise à quitter définitivement l’univers du dessin en  marquant par un signe spécifique la circonstance de lieu

Dans chacun des trois  exemples ci-dessus on voit bien comment la langue « opère » la réalité pour mieux ensuite lui imposer sa loi : Amputation des jambes du lapin qui servent de support à une action de courir qui se détache ainsi de son agent. Création d’un signe spécifique qui marque le cadre spatial de l’action.

Si le dessin n’a aucun besoin de syntaxe, le langage humain, parce qu’il est fondé sur  une succession d’unités significatives,  nécessite des directives de mise ensemble qui seules nous permettent de nous  comprendre au plus juste de nos intentions. La syntaxe doit répondre aux  questions suivantes: « Quel objet ou quel être est responsable de telle action ? », « quelle qualité ou quelle propriété doit qualifier tel ou tel objet ou être ? ». Car, entendons nous bien ! Lorsque les langues ont décidé de rendre les actions indépendantes de leurs agents, de leurs patients et leurs destinataires, elles ont laissé ouverte  la question du « qui fait quoi, à qui… ? ». Et c’est la syntaxe qui apporte les justes réponses

La syntaxe garantit la constance des mots quelques soient leurs rôles

J’ai le souvenir de la remarque que fit un petit garçon dans une classe de cours préparatoire. La maîtresse avait organisé plusieurs groupes de travail. Dans l’un d’entre eux, cinq à six élèves effectuaient un exercice qui consistait à écrire tout ce qu’un chien pouvait faire :

                                                  Le chien              court

                                                                                mange

                                                                                dort

Un petit garçon aux cheveux bruns frisés, aux grands yeux noirs pétillants de malice et d’intelligence interpella la maîtresse :

  –   Dis, maîtresse, pourquoi ça s’écrit pareil un chien quand il court, quand il dort et quand il mange ?

La maîtresse lui jeta un regard où l’agacement le disputait à la commisération.

  –   Rachid, arrête s’il te plaît de dire n’importe quoi pour te faire remarquer !

Rachid se tut ; il avait encore raté une belle occasion de se taire ; et pourtant, la question s’était imposée à son esprit comme digne de réponse. Pourquoi donc la langue avait-elle décidé de séparer ce que ses yeux ne pouvaient pas dissocier ? Lui voyait un chien dormant et jamais d’une part un chien et d’autre part le fait de dormir ; lui percevait un oiseau volant et jamais un oiseau séparé de son propre vol. Ce chien qui dormait était différent de ce chien qui courait, cet oiseau chantant sur la cime de l’arbre, il le voyait différent de l’oiseau qui volait là-haut dans le ciel. Et pourtant, la langue s’obstinait à écrire « chien » toujours de la même façon quel que soit ce qu’il était en train de faire ; et pourtant, la langue insistait pour qu’on écrivît toujours pareil « dort » que ce soit un chien, un enfant ou … de l’eau qui dormît.

      Coupeur de cheveux en quatre, ce petit Rachid ? Oh non ! Il pointait au contraire son intelligence vers un des principes fondateurs du langage : nommer les actions et les qualités indépendamment des êtres ou objets qui les portent.