La nécessité de l’histoire

L’école ne devra jamais accepter la mise en cause du fait historique sous le prétexte imbécile que : « Tu n’y étais pas et moi non plus alors tu crois ce que tu veux et moi ce que je veux ». La « négation » de la dimension historique des faits se trouve aujourd’hui renforcée par la conviction que seule une image tournée sur le moment même et partagée « à chaud » avec son réseau aurait une quelconque valeur. C’est ainsi que la réalité finit par n’avoir aucun sens en elle-même pour n’être plus que l’occasion de tourner une vidéo et de faire circuler des images choquantes. On frappe pour filmer et diffuser l’image de l’humiliation que l’on fait subir.

On fait l’amour uniquement pour en faire une sextape qui passera d’écran en écran ; on viole pour montrer à ses « amis » comme on s’est bien marré ; on égorge pour envoyer au monde entier l’image de sa puissance et de sa cruauté (légitime, bien sûr). Si l’image réalisée n’est pas immédiatement diffusée, l’acte n’a plus d’importance voire plus d’existence. Ni les acteurs, ni les « voyeurs » ne supportent le délai et la distance nécessaires au récit, à l’analyse et à l’interprétation d’un évènement.

Cette domination de « l’immédiate apparence » constitue une menace terrible pour une école qui a, elle, à présenter une vision historique du monde. Au dehors, les élèves sont invités aujourd’hui, par des forces obscures, à faire table rase du passé et à vivre dans un monde dans lequel se succèdent, sans lien aucun, des images qui excluent toute réflexion, toute comparaison, toute mise en contexte et qui s’effacent très vite de la mémoire collective. Cette invitation, l’école doit la combattre de toutes ses forces !

À ses élèves pour qui l’évidence risque de l’emporter sur la pensée, elle montrera que la lecture sérieuse des chroniques, l’analyse précise des informations et le croisement exigeant des informations, attestent la vérité et le sens d’un fait historique et sont le meilleur rempart contre les croyances et les rumeurs engendrées par le choc brutal des images. Engagée en terrain ennemi, l’école doit donc défendre bec et ongles une vision historique du monde construite patiemment et à distance, de trace en trace, d’exhumation en exhumation.

Elle montrera à ses élèves que, pour donner du sens au monde, ils ne sauraient priver leur mémoire des récits du passé, diversement interprétés, fermement questionnés et soigneusement conservés.

 Les maîtres de nos écoles auront ainsi à prouver à leurs élèves que le récit est infiniment supérieur et plus riche que l’image brutale et leur feront aimer les histoires de l’Histoire en les leur racontant. Ce qui ne veut pas dire qu’ils leur demanderont de croire les yeux fermés à toutes les images d’Epinal. « Paris vaut bien une messe », « Roland de Roncevaux », « le vase de Soissons » ou encore « nos ancêtres les Gaulois » ne constituent pas un paradigme de savoirs d’une vérité garantie ; ils sont juste les éléments d’un roman commun. Il faut donc dépasser ces clichés, sans pour autant renoncer à la juste narration, soigneusement organisée, de l’Histoire, car c’est elle qui nourrira la réflexion des élèves et donnera profondeur et distance à leurs analyses.

Enseignants, parents et…grands-parents doivent faire aimer l’Histoire aux enfants en la leur racontant et en leur montrant comment elle éclaire ce qui se passe sous leurs yeux. Ensemble, ils leur prouveront que seule la mise en perspective historique rigoureuse – mais passionnante – peut démonter les rumeurs, les calomnies et les mystifications.