La langue française contre la violence et la crédulité

C’est dans les ghettos urbains que l’impuissance linguistique est la plus préoccupante. Si la langue de ces ghettos fonctionne, elle ne fonctionne que dans les limites étroites qui lui ont été imposées. Elle a été forgé dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Mais hors de ce territoire, lorsque l’on doit s’adresser pacifiquement et explicitement à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque l’on doit recevoir la parole de l’Autre avec autant d’intérêt que de vigilance, cela devient alors un tout autre défi : un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance à la langue française  de le relever. La ghettoïsation sociale engendre l’insécurité linguistique qui ferme à double tour les portes du ghetto. Plus de 20 % de la population française ne possède qu’une maîtrise limitée de la langue réduite dans ses ambitions et dans ses moyens : 600 à 800 mots, quand il nous en faudrait en moyenne 5 000 à 6 000 pour accepter et tenter de comprendre nos différences. Soyons clair ! Il est hors de question de laisser entendre que certains concitoyens n’auraient pas les moyens intellectuels de se doter d’une langue française  puissante et efficace. Tout ce que nous savons sur les langues et les populations qui les parlent ne laisse planer aucun doute sur le fait que tout être humain quelque soit sa race, son ethnie, sa culture et son statut social possède le même potentiel d’apprentissage linguistique, les même capacités d’apprendre une langue et de s’en servir….Mais encore faut –il que le milieu social, les stimuli interrelationnels et les ambitions qu’on lui propose le poussent à s’emparer du pouvoir linguistique. En bref, si certains  jeunes des quartiers  n’ont pas les mots pour dire le monde et laisser une trace d’eux-mêmes sur l’intelligence d’un autre c’est uniquement parce qu’ils sont enfermés dans un milieu tellement restreint que l’idée même de la conceptualisation et de l’argumentation se trouve exclue. Violence  et crédulité sont les tributs à payer à cet enfermement.

Le passage à l’acte

La langue est faite pour mettre en mots sa pensée avec sérénité et maîtrise. Elle est faite pour s’expliquer, elle est faite pour argumenter avec autant de fermeté que de tempérance. Mais dés lors que les mots viennent à manquer, alors ce sont les coups qui partent. L’impuissance à communiquer avec ceux qui nous ne nous ressemblent pas rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée. Elle condamne à vivre dans un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. S’expliquer y devient aussi difficile qu’incongru parce que l’école et la famille n’ont pas su (ou pu) transmettre cette capacité spécifiquement humaine de transformer pacifiquement le monde et les autres par la force des mots. Dans les ghettos sociaux, la parole, réduite à la proximité et à l’immédiat, a perdu le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique. Ce temps qui peut seul différer   la violence et l’affrontement physique, car on peut alors s’exprimer voire s’affronter  avec des mots, avant d’en venir aux armes. La parole devenue éruptive n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et précipite le conflit plus qu’elle ne le diffère. Si certains jeunes français passent à l’acte plus vite et plus fort aujourd’hui, c’est parce que ni leurs parents, ni leurs maîtres n’ont su leur transmettre la capacité de mettre pacifiquement en mots leur pensée à l’intention de l’autre.

Reconnaître nos différences, les explorer ensemble, reconnaître nos divergences, nos oppositions, nos haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause notre commune humanité ; voilà ce que l’école devrait démontrer avec obstination.  Elle devrait expliquer que si la langue  elle est régie par des conventions non négociables c’est parce qu’elles  nous lient, quelles que soient nos appartenances respectives. La parole n’a certes pas le pouvoir magique d’effacer la haine, ou de faire disparaître  les oppositions, mais elle a la vertu d’en rendre les causes audibles pour l’un et l’autre ; elle ouvre ainsi à chacun le territoire de l’autre. L’impuissance linguistique réduit certains des enfants de ce pays à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils altèrent, ils meurtrissent, ils tuent parce qu’ils ne peuvent se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. La vraie violence se nourrit de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût de soi même et de l’autre. La vraie violence est muette.

 

La vulnérabilité intellectuelle

Nous vivons dans un monde où l’on a de plus en plus tendance à accepter, sans les mettre en cause, les affirmations radicales et les explications définitives. La personnalité de celui qui impose le message (gourou, faux prophète), la puissance du vecteur qui le véhicule (forums, réseaux sociaux) suffisent à calmer les velléités critiques de ceux à qui s’adresse un message présenté comme une vérité irréfutable.

Certains citoyens français  qui n’ont pas les mots et les références  pour démonter les discours et les textes se laisseront alors facilement séduire par une habileté d’argumentation et d’explication qui leur paraît éclairer enfin d’un jour nouveau leur précarité et leur exclusion. Les responsables de tous leurs malheurs sont enfin dénoncés, un complot enfin identifié. Ils trouvent enfin une cible à la haine qui les dévore et un enjeu qui les rassemble. On leur donne  un ennemi à combattre dans une bataille qu’on leur dit juste et nécessaire. On leur présente  la vision d’un monde définitivement divisé par des mots d’ordre qui disent ceux qui méritent de vivre et ceux qui doivent mourir. Que demander de plus lorsque les jours se suivent dans la médiocrité et la monotonie et  que se renforce une rancœur tenace contre une injustice anonyme ? Comment ces jeunes sans résistance intellectuelle ne se laisseraient-ils pas séduire ? Comment ne reprendraient-ils pas à leur propre compte la fausse logique qui donne à la succession des allégations habilement avancées par de faux prophètes une apparence d’évidence et de nécessité ? La réfutation des textes ou des discours construits pour endoctriner et diviser suppose que l’on ait été formé au questionnement exigent. Être capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses du langage, être préparé  à  mettre en mots précis sa pensée, voilà ce que l’on doit à tous les  enfants de ce pays si l’on veut qu’ils contribuent à donner à ce monde un sens honorable. Ils ne pourront jouer pleinement leur rôle de citoyens sans une compréhension claire des défis que la langue française nous propose : celui notamment d’oser la critique, d’imposer l’analyse, d’exiger la rigueur, de disséquer la pseudo logique.

C’est donc  pour aller au plus profond d’un dialogue à la fois exigeant et tolérant qu’il faut que notre école forme nos élèves à être des résistants intellectuels. Et cela dépasse de fort loin la question des fautes d’orthographe ou de grammaire.  En France comme ailleurs, l’impuissance linguistique  condamne ceux qui la subissent à suivre sans les mettre en cause les analyses les plus tordues, à croire dans les promesses les plus fausses, à accepter les explications les plus obscures. Pour que nos élèves reconnaissent la barbarie et la combattent, pour qu’ils ne confondent pas bourreaux et héros,  il ne suffira pas de leur fabriquer à la hâte des kits de bien pensance  ou des chartes de bonne conduite intellectuelle et morale. Notre école doit mettre l’éthique au cœur même des apprentissages : on ne peut pas se contenter d’apprendre à nos élèves  à écrire sans faute, à lire fidèlement, à parler correctement  et à calculer exactement. L’enjeu qui nous est aujourd’hui imposé par la connerie meurtrière c’est d’inscrire chaque démarche d’apprentissage dans sa signification sociale: l’affirmation de soi même et le respect de l’Autre.