La grammaire est libératrice

Cinq siècles après lui, Vanessa a mis ses pas dans ceux de Galilée ; les mots de cette enfant ont fait écho aux siens, audacieux et téméraires, organisés par une grammaire qui portait sa pensée et l’opposait à la certitude de tous ceux qui voyaient, de leurs yeux, le soleil se déplacer au-dessus de leur tête. Face à la vérité « autorisée », il assénait, obstiné, mot après mot : « La terre tourne autour du soleil ».

Et il fut compris au plus juste de ses intentions ; et si il fut compris comme il entendait l’être, c’est parce que, au-delà du simple choix des mots, il utilisa les moyens grammaticaux que lui donnait la langue.

En positionnant « terre » devant « tourne », il imposait à ses interlocuteurs l’obligation d’en faire l’agent du procès « tourner ». L’agent et pas autre chose, quelque envie qu’ils en eussent ! En utilisant la locution prépositionnelle « autour de », Gallilée donnait à « soleil » un rôle bien spécifique dans la scène que l’on devait reconstruire. Les indicateurs grammaticaux lui donnèrent ainsi l’assurance que quelle que fût la mauvaise volonté de ses interlocuteurs, ils ne pourraient pas trahir ses intentions de parole.

Imaginons maintenant Galilée privé des outils de la grammaire. Il met dans un grand chapeau les trois mots : « tourne », « soleil », et « terre » ; il les mélange bien et les jette à la tête de ses auditeurs en leur disant : « Messieurs, faîtes donc du sens ! ». Quelle mise en scène eût résulté de cette invitation ? Comme un seul homme, ses juges eussent attribué à « soleil » le rôle d’agent du verbe « tourner » et eussent fait de « terre » le centre de la rotation du soleil.

Sans le pouvoir de la grammaire, les mots glissent naturellement sur la plus grande pente culturelle ; c’est l’attendu qui guide leur arrangement, c’est le consensus mou qui préside à leur mise en scène. Une langue qui se priverait du pouvoir de la grammaire livrerait ainsi ses énoncés aux interprétations banales et consensuelles fondées sur l’évidence, la routine et le statu quo. La grammaire apparaît ainsi libératrice alors qu’on la dit contraignante. Elle permet à la langue d’évoquer contre le conservatisme ce qui n’est pas encore mais sera sans doute un jour ; d’affirmer contre les préjugés ce que l’on ne constate pas de visu mais qui se révélera peut-être juste et vrai ; d’écrire contre le conformisme ce que l’on n’a pas encore osé formuler mais que les générations à venir trouveront d’une audace magnifique.