La grammaire dit ce que ne voient pas nos yeux

Cela me rappelle un après-midi à Rabat. J’avais proposé à un large public une conférence dans laquelle j’insistai sur le pouvoir créateur de la langue. Un vieil homme vint à moi à la fin et me dit : « Mon père m’a raconté une histoire qui lui venait de son propre père. Un très riche marchand voulait marier la plus jeune de ses filles, sa préférée. Il déclara qu’il la donnerait en mariage à celui qui pourrait lui faire le plus extraordinaire des cadeaux. Se succédèrent les prétendants les plus riches du pays ; furent proposés les tapis les plus somptueux, les bijoux les plus fastueux, des coffres débordant de l’or le plus fin, les chevaux les plus élégants et les plus racés. Rien de tout cela n’émut le riche marchand ; il avait tout. Se présenta alors, à la porte du riad, un jeune paysan ; il ne portait rien ; sa mise était modeste mais son air assuré. « Je veux voir le père, j’ai pour lui le plus exceptionnel des présents. On le fit attendre longtemps. Enfin, on consentit à le conduire au maître des lieux. Le jeune homme le regarda droit dans les yeux et lui dit : « Je viens t’offrir un couteau sans lame et sans manche ».

     Le vieil homme arrêta là son récit ; puis il reprit dans un murmure : « Mon père me raconta que le jeune homme avait épousé la fille du riche marchand ; mais sans doute voulut-il me faire plaisir. Les riches marchands sont rarement des poètes ; mais peut-être, en ces temps lointains, il en allait autrement ».