Grammaire porte la science et cisèle la poésie

La langue ne se contente pas de sélectionner et de nommer ce qui est utile à notre réflexion et à notre action ; elle affirme par la grammaire les effets produits par une action sur une autre action. Par exemple dire « si on lâche une pierre, elle tombe » ou « lorsqu’on lâche une pierre, elle tombe » ou encore « une pierre tombe pour peu qu’on la lâche », c’est poser le principe qu’un lien de cause ou de conséquence régulier et prévisible unit ces deux processus. Dans la même perspective, la grammaire permet de formuler des lois universelles dégageant ainsi la vérité scientifique des contraintes du « ici » et « maintenant » pour lui faire atteindre le « partout » et le « toujours ». Ainsi la loi de la gravitation universelle selon laquelle « deux corps quelconques s’attirent avec une force proportionnelle au produit de leur masse et inversement proportionnelle au carré de leur distance », s’impose-t-elle aussi bien au caillou que je lâche qu’à la force qui maintient la lune en orbite autour de la terre.

Chaque étape des développements de la pensée scientifique mobilise des moyens grammaticaux de plus en plus puissants. Nommer exige que l’on décide ce qui est « digne » de l’être et que l’on fabrique arbitrairement un mot spécifique pour l’évoquer. Décrire « les effets » c’est se doter des connecteurs (« donc », « si… alors », « parce que »…) qui manifestent le lien logique et nécessaire qui associe deux propositions. Affirmer une loi universelle, c’est dépasser le constat pour faire donner toute sa puissance à la grammaire de vérité.

Si dans un élan d’imagination et de rigueur mêlées, la grammaire porte et diffuse la pensée scientifique, c’est dans le même élan qu’elle ouvre à la poésie les portes de l’imaginaire.

Ecoutons Paul Eluard qui nous dit que « la terre est bleue comme une orange » et qui ajoute pour bien insister sur la puissance des mots : « Jamais une erreur, les mots ne mentent pas ».

Evoquons René Char qui affirme que « dans la bouche de l’hirondelle un orage s’informe, un jardin se construit » et qui précise, pour bien marquer l’indépendance du Verbe, que « la poésie est de toutes les eaux claires celle qui s’attarde le moins au reflet de ses ponts ».

Entendons enfin rugir Michaux : « Je vous construirai une ville avec des loques, moi ! Je vous la construirai sans pierres et sans ciment ».

La langue sert ainsi les ambitions de l’intelligence humaine et lui donne une dimension collective. Cependant, cette langue si puissante peut servir avec la même efficacité et les mêmes moyens, les aspirations les plus respectables et les plus hautes comme les allégations les plus infâmes et les affirmations les plus intolérables.