Genre et sexe : la langue française accusée de discrimination

Rien ni personne ne peut donner une explication crédible qui expliquerait pourquoi les mots, qu’ils soient oraux ou qu’ils soient écrits voient leurs sens respectifs portés par telle combinaison de sons, ou par telle suite de lettres plutôt que par une autre. Rien ne prédispose la suite de sons [g a t o] à évoquer le sens du mot « gâteau » ; de même qu’en espagnol, rien n’appelle les mêmes sons (ou à peu près) à porter le sens de « chat ». Il nous faut donc accepter l’arbitraire du signe linguistique et faire à la question : « pourquoi dit-on ou écrit  cela comme ça ? »  la seule réponse juste: « parce qu’il en est ainsi !» et non pas « parce qu’il devait en être ainsi !».

Il fallait que le signe linguistique fût arbitraire et toutes les langues du monde, à mesure qu’elles se développaient, ont respecté ce principe car c’est la condition de l’indépendance de la forme d’un mot par rapport à la représentation qu’il suggère. La représentation  d’un mot fluctue en effet d’un individu à l’autre ; mais pour autant il ne nous vient jamais à l’idée de changer la façon de dire ou d’écrire chacun de ces mots en fonction de l’image  singulière que nous concevons. Si au contraire la forme d’un mot avait quelque chose à voir avec sa référence, chacun serait tenté de la modifier pour l’adapter au mieux à l’image qu’il s’en fait et nous aurions de plus en plus de mal à nous comprendre. Ainsi, nous n’avons pas tous la même représentation des mots « clef », « président », « ministre » ou « serrure » : Et de même que « la clef » (objet pénétrant) ne deviendra jamais « le clef » ni serrure (objet pénétré) « le serrure », aucune présidente aussi virile qu’elle soit ne deviendra « président » et un ministre même un peu affecté ne sera appelé « une ministre ». La fonction de communication exige que la langue soit stable, c’est-à-dire évolue lentement et par consensus général et non au rythme des fantaisies individuelles ; l’arbitraire du signe linguistique est un des facteurs qui contribue à cette stabilité. Tel est le statut du genre, catégorie de marques totalement arbitraires  qui n’ont que fort peu à voir avec le sexe.

Le français possède deux genres, l’un est dit masculin, l’autre est dit féminin. Il s’agit bien de genres et non pas de marques de sexe. Cela signifie tout simplement que les noms sont en français distribués en deux ensembles, l’un qui exige par exemple l’article « la » ou « une » ; l’autre qui impose « le » ou « un ». Le sens des noms ne permet pas, dans la plupart des cas, de prédire à quel ensemble ils appartiennent. Il est cependant vrai que les noms qui réfèrent à des êtres de sexe femelle appartiennent au genre féminin (une vache), tandis qu’inversement ceux qui renvoient à un être de sexe mâle sont de genre masculin (un cheval). On peut donc dire que nous avons en français, deux genres entre lesquels les noms se répartissent de façon largement arbitraire quel que soit leur sens. Cependant on devra ajouter que le genre a prêté son système de distribution aux mots évoquant des êtres dont le sexe est par ailleurs distingué dans le nom même : Un chien/une chienne ; un cheval /une jument. Pour autant s’il est utile de pouvoir nommer différemment certains animaux sexués, il n’y a aucune pertinence linguistique à revendiquer l’article « la » dans « madame la ministre » : madame marque le sexe, ministre la fonction. Le genre est simplement  une règle d’accord que le français a cru bon de mettre en place, contrairement d’ailleurs à une bonne partie des langues du monde. Pensez par exemple aux difficultés des anglophones pour savoir s’il convient de dire « le ou la fourchette », « la ou le bière »…

J’ai bien conscience du caractère inadmissible de la discrimination sexuelle. Il est absolument insupportable qu’elle sévisse encore aujourd’hui dans la vie politique, professionnelle ou familiale. Mais choisir le terrain linguistique pour mener une bataille nécessaire en confondant règle arbitraire et symbole social c’est se tromper de combat. « Madame le ministre » n’a, à mon sens, rien de choquant ; l’article « la » ou « une » n’ajoutent rien de pertinent, d’autant qu’ils disparaîtront dès l’instant qu’on annoncera : « Madame X, ministre de… ». Si l’on tenait véritablement – mais en a-t-on vraiment besoin ? – à marquer la féminité du « faisant fonction », alors il faudrait créer : « ministresse », ou « ministrice », ce qui, vous en conviendrez, ne serait pas du meilleur effet.