Faire accepter le labeur de la communication à distance

C’est un véritable travail que l’on a exigé de cette petite fille. La maîtresse l’a constamment encouragée et guidée mais lui a aussi manifesté une exigence sans faille. Elle l’a amenée à effectuer sur son langage un travail comparable à celui qu’effectue un sculpteur avec son ciseau, transformant coup après coup un morceau de bois informe en une représentation identifiable.

Ce travail, la petite fille l’a effectué non pas seulement pour faire plaisir, non pas pour obéir sous peine de punition, mais parce que les efforts qu’elle a consentis pour mieux assurer sa parole lui a donné prise plus fermement sur les autres et sur le monde. En consentant un effort de précision, elle renforce la conscience de sa propre existence et de l’existence d’une autre, certes différente et distante, mais par là même, partenaire d’un dialogue lucide. Lorsque, le soir venu, la petite fille retrouvera son père et lui racontera l’histoire de la princesse, elle aura ce plaisir immense que son père ne lui dise pas « Je n’ai pas compris ». Elle aura l’infinie satisfaction d’avoir acquis le pouvoir d’inscrire dans l’intelligence de son père une trace qui n’appartenait qu’à elle, d’enrichir la mémoire de son père d’une histoire qui n’y était pas auparavant. Cette enfant aura ainsi la preuve tangible d’une influence accrue sur les autres qui légitimera tous ses efforts de mise en mots justes et précis, et l’encouragera au surpassement.