En finir avec la honte de l’orientation professionnelle

 

Les  collégiens les plus fragiles sont ceux qui, privés des outils intellectuels essentiels et ayant perdu le goût d’apprendre, se voient souvent honteusement proposée une orientation professionnelle par défaut ; comme si les activités manuelles étaient le juste aboutissement ou la juste sanction de l’échec scolaire. Disons le fortement, il s’agit là d’une insulte aux savoirs fondamentaux comme d’une insulte à la noblesse du geste. 

Le geste, comme la parole, assurent aujourd’hui  une prise de moins en moins ferme  sur le monde. Et nous devons nous inquiéter  du mépris que l’on porte à un travail manuel exigent et noble comme de l’indifférence  que l’on témoigne à une langue juste  et précise. Je déteste ce goût, complaisamment partagé, pour l’imprécision et la banalité de l’un et de l’autre au détriment de la rigueur et de l’originalité qu’on leur doit. Dans notre système scolaire, le « dire » comme le « faire » ont ainsi subi les mêmes pressions perverses de ceux qui ont abandonné toute exigence de transmission. C’est ce renoncement  qui a fait qu’aujourd’hui, dans le cursus scolaire des  élèves,  le travail de la main est  devenu la honteuse compensation des insuffisances de la tête.

Comment accepter d’entendre  un conseiller d’orientation, un peu gêné, dire en aparté, à des parents confus, à l’issue d’un conseil de classe : « Vous savez, Antoine n’aime pas trop les activités intellectuelles ; il ne lit quasiment pas, écrit très peu et en plus il a une orthographe épouvantable…. Peut être, serait-il plus à son aise, plus heureux, dans une filière professionnelle… ». Et ce père ou cette mère  un peu honteux, un peu coupable de n’avoir pas réussi à générer un surdoué, s’inclinera en se disant que c’est sans doute mieux ainsi.  Ce mépris à peine fardé ne devra  plus avoir sa place dans l’école ! En bref, nous devons construire une école ou la phrase  « puisqu’il n’est pas fait pour les études, il vaut mieux le mettre  au boulot, le plus vite possible » sera définitivement bannie. Dans l’école de l’équilibre, le geste précis portera une pensée claire : précision d’une main qui trace lettres, syllabes, mots et phrases avec un soin jaloux offrant ainsi à l’intelligence d’un autre, une pensée soigneusement articulée. Cette école traitera avec la même exigence, la même sévérité et… la même admiration le résultat du  labeur intellectuel et du labeur manuel.

C’est le collège qui devra  porter  bien haut  cet équilibre entre la tête et  la main. Il pourra ainsi  assumer  enfin  avec fierté le qualificatif d’unique. Il sera à la fois plus juste et plus exigeant  et  transformera la logique de l’échec programmé en logique de continuité et d’accompagnement. Nul n’y entrera que nous ne l’ayons formé  à lire avec efficacité et pertinence, à expliquer et à argumenter à l’oral, à mettre avec précision sa pensée en mots écrits. On s’assurera aussi de l’acquisition d’un esprit scientifique et de la possession d’une base minimale de culture commune. Sur la base de cet engagement garantissant à tous la maîtrise des savoirs et savoir faire  fondamentaux, le collège donnera strictement autant d’importance aux activités techniques et technologiques qu’aux disciplines dites générales. Tous les élèves seront jugés avec autant de rigueur et d’exigence pour leur capacité à expliquer un texte littéraire ou à résoudre un problème que pour leur talent à construire un circuit électrique, à  façonner un objet ou à construire un site internet. Ce collège  marquera ainsi l’équilibre entre la réflexion et l’action chaque élève  y apprendra à laisser sur le monde une trace contrôlée par  son  intelligence. Il n’y sera ni « ringard » de penser ni honteux d’agir. Ce ne sera  qu’à la fin de la classe de 3e que s’ouvriront alors deux voies qui donneront respectivement une importance plus grande soit aux matières générales soit aux activités professionnelles.

 A tous ceux qui oseront  dire que, pour certains élèves, il vaudrait mieux oublier littérature, sciences et histoire  pour qu’ils deviennent  au plus vite d’habiles plombiers ou de vaillants maçons, l’école rétorquera  qu’ils font preuve d’un mépris inacceptable et  qu’ils ont de notre société une vision sectaire, figée et partisane. Notre école défendra la conviction  qu’un plombier sera plus compétent et plus ambitieux dans son activité et en tout cas plus fier d’exercer  son métier si, au-delà de sa profession,  il porte sur le monde un regard éclairé par la culture littéraire, scientifique et historique. L’école  saura  affirmer à ces cyniques qu’un maçon, un plongeur, un coursier… a le droit qu’a tout être humain de mettre clairement  en mot sa pensée, de peser sur la discussion collective, de discuter les allégations sans fondements et de critiquer les textes  sectaires. Et j’ajouterais volontiers que les professeurs d’université, dont je suis, seraient sans doute des hommes plus « complets » si, dans leur cursus, on les avait entraînés à réparer une fuite d’eau, à détecter un court-circuit ou à scier et raboter une planche…