Ecrire : pour un juste équilibre entre la main et la machine

 

  • L’élévation par l’écriture

Vivre c’est être « coincé » entre le hic et le nunc… et savoir qu’on l’est; vivre c’est être conscient qu’une fin définitive nous est promise… et savoir l’accepter. C’est cette conscience de nos contraintes qui fait notre spécificité humaine et nous poussent à les dépasser. La construction  de l’écriture a marqué le refus d’accepter la fatalité des contraintes du temps et de l’espace. Si l’homme se lança le défi du dépassement de l’espace et du temps c’était  justement parce qu’il était homme : à la fois pour se sentir vivant et pour avoir moins peur de ne plus l’être un jour. Confier à un autre qu’il ne connaissait pas et qui était loin de lui une trace de sa propre intelligence et savoir que cette trace sera reçue quand lui-même ne sera plus, tel est le défi de l’écriture. Si l’homme   traça des signes sur des tablettes d’argile ou des papyrus, sur du parchemin ou du vélin et s’il parvint enfin à dématérialiser ces signes pour mieux les matérialiser à l’instant  ailleurs  c’est pour que sa   pensée soit envoyée là ou il n’était  pas , pour la  transmettre alors même qu’il ne sera  plus. Précision, économie de moyens, puissance d’évocation, fiabilité telles furent les exigences  qui animèrent l’évolution de l écriture depuis plusieurs milliers d’années et qui l’animent encore

 

 

  • Doit-on jeter aux oubliettes l’écriture manuelle ?

 Une campagne médiatique,  certes  quelque peu outrée ,  sur « la mort » prochaine de l’enseignement de l’écriture manuscrite aux Etats Unis et dans les pays scandinaves et… bientôt en France, nous a tous  en son temps alertés.  Même si le ministère de l’éducation s’est empressé de nous rassurer sur le fait que cela ne risquait en aucune façon de se produire dans nos classes , nous sommes   cependant en droit de nous demander quelles seraient les conséquences d’une disparition progressive de l’écriture manuelle au seul profit du clavier et de l’écran. Lorsque nous considérons  objectivement la quantité de textos, mails et tweets  que nous et nos enfants produisons habilement avec vos pouces face au  nombre ridiculement bas de « manuscrits » que notre main trace sur du papier, nous pouvons effectivement nous demander si la fin de l’écriture manuelle n’est pas déjà programmée hors d’une école qui deviendrait alors le fort retranché de l’écriture cursive.

Alors, est-on en train d’assister  à la victoire  d’une modernité triomphante sur les pratiques graphiques obsolètes,   comme le clame Michel SERRES qui fait de sa petite « Poucette » une héroïne des temps nouveaux et fustige les pleureuses nostalgiques ? Ou est ce au contraire doit on craindre la disparition de notre maîtrise graphique, la promesse d’un relâchement   dans  l’articulation de nos textes   et finalement, l’annonce  du  délitement de notre capacité à mettre en mots notre pensée ? Examinons  cette question, qui nous concerne comme elle concerne nos enfants, en évitant l’outrance réactionnaire mais en ne cédant pas à l’illusion progressiste.

 

 

  • A chaque situation sa façon d’écrire

Ecrirons- nous tous un jour une déclaration d’amour sous la forme d’un texto ? Utiliserons-nous tous un jour  ce même canal pour signifier  à notre ami le plus cher combien la mort de sa maman vous a peiné? C’est bien possible, malheureusement !. C’est tellement plus facile ; c’est tellement plus rapide. Et bien c’est justement parce que c’est plus facile et plus rapide que nous devons  y réfléchir à deux fois avant de renoncer à tracer nous même nos mots  dans de telles  situations. Exprimer à quelqu’un que nous avons  pour elle(ou lui) des sentiments très forts exige que nous nous exposions, que nous prenions la peine d’utiliser  notre écriture maladroite ou élégante mais de notre propre écriture. Il faut  que le visage de l’être aimé illumine notre esprit tout le temps  que notre main trace, lettre après lettre, dans une fièvre contrôlée, les mots qui disent vos sentiments. Dire son amour par SMS est une aberration : le SMS est fait pour le factuel, le rapide, le précis et il y excelle (« t’es où tu fais quoi ?) ou bien  pour le cliché banal pêché sur un site quelconque (« Si le sable était une preuve d’amour je te donnerai tous le sable du désert »),  certainement pas pour les métaphores les allégories et  les envolées qui porteront haut notre flamme.  Dans un tout autre contexte, croyez-vous que nous pourrions vraiment exprimer par texto  à notre meilleur ami tout le chagrin que nous ressentons  pour la perte cruelle de sa maman ? Pensez vous que la froideur, la hâte, le caractère impersonnel d’un SMS porteraient notre compassion comme le ferait une lettre manuscrite alliant patience et sincérité ?  Une lettre dont notre ami reconnaîtrait la forme et sans doute le style. Non ! il y a un temps pour le clavier et un temps pour la trace manuelle. Certaines situations font de la frappe une faute de goût et parfois  même une offense.

 

  • Et la mémoire ?

Examinons  donc notre comportement lorsque nous hésitons  sur l’orthographe d’un mot. Ce n’est pas à un clavier que nous allons  confier le soin de réveiller notre mémoire ; c’est sur une feuille  de papier que notre main va tracer plusieurs compositions orthographiques différentes. Nous allons examiner  soigneusement chacune d’elles  et attendre qu’une des  traces laissées par notre main allume dans notre mémoire le souvenir familier d’une forme orthographique que notre  écriture y avait  un jour gravée. C’est en effet la main même qui a tracé lettre après lettre les essais orthographiques  sur une feuille qui avait  un jour laissé la  trace du même mot dans notre mémoire.  ET cette trace est  bien plus surement gravée dans notre mémoire que celle, froide et standardisée, que nos pouces, aussi habiles soient-ils, auraient produite.

C’est aussi  en les écrivant de notre main que nous graverons   textes,  poèmes et règles dans votre mémoire. D’abord parce que nous nous souviendrons  des mouvements de notre plume sur la page, de nos hésitations comme de nos emballements, mais surtout parce que le texte que nous aurons écrit de notre main sera à nul autre pareil. Il sera un peu devenu le nôtre. C’est cette photographie singulière que nous aurons en tête et que nous rappellerons infiniment plus facilement et plus heureusement que la froide et banale dactylographie produite par votre clavier.

 

 

  • L’écriture manuelle prépare la lecture

C’est en traçant nous – même des mots soigneusement choisis que nous  prendrons conscience de leur composition graphique et phonique ainsi que de leur organisation syntaxique dans une phrase. C’est ce geste soigné qui inscrit dans notre esprit l’identité de chaque lettre, la position qu’elle occupe dans le mot ainsi que  sa correspondance avec un  son  précis du langage. Pendant que nous écrivons résonnent en effet  dans un ordre précis les sons qu’active chaque lettre qui compose le mot. Cette conscience graphophonologique assurée par l’écriture manuelle facilitera considérablement l’apprentissage de la lecture en révélant la précision des mécanismes qui associent l’oral à l’écrit. En d’autres termes, l’écriture manuelle maitrisée  contribue à assurer une identification précise des mots. Et ce n’est pas la moindre de ses vertus.

 

 

  • Une écriture singulière pour un lecteur singulier

Vous écrivez comme nul autre n’écrit. Pas plus mal ; pas mieux ; simplement  d’une façon qui vous est propre. Vous ne tracez pas la lettre « p » comme moi-même je la trace ; mieux encore, vous la tracerez vous-même différemment au début et à la fin de votre missive. Chacun d’entre nous avons   donc une manière d’écrire particulière ; et pourtant, oh Miracle ! Nous parvenons  à nous lire les uns les autres  dans la majorité des cas. Miracle, disais-je ? Non c’est le soin que nous avons   de l’autre, c’est la volonté de permettre à  notre lecteur de surmonter les particularismes de notre écriture pour identifier avec justesse chaque lettre de chaque mot qui nous autorise à utiliser  une écriture particulière tout en nous imposant l’effort d’être compris par tous. Lorsque nous écrivons , nous mettons  notre main en liberté surveillée. Elle a le droit à des variations et à des fantaisies mais elle  doit soigneusement rester dans les limites au-delà desquelles la forme personnelle  que chacun de nous a  donné à une lettre risquerait de conduire notre lecteur vers une autre lettre et un autre son.  Et il lirait  ainsi FOULE, là où j’ai voulu écrire POULE. L’écriture manuelle, au contraire de la frappe sur clavier, qui produit un texte standardisé, est donc un acte de foi : nous signifions  à notre lecteur inconnu que si notre écriture est singulière,  elle  respecte suffisamment les conventions graphiques qui nous unissent  afin de  lui assurer une reconnaissance de chaque mot sans ambiguïté. Ecrire à la main met ainsi la figure du  lecteur au centre même de notre écriture : je pense à lui ; j’ai soin de sa future lecture.  Sauf volonté perverse de ne pas être compris (bien des médecins privent ainsi leurs patients du droit de comprendre leurs prescriptions), le souci d’éviter au lecteur tout risque d’ambiguïté  accompagne l’acte d’écriture manuelle.  La conscience d’un destinataire envers qui l’on a des devoirs d’explicitation est infiniment moins présente  dans la frappe d’un texte banalisé par la machine.

 

  • L’écriture manuelle identifie le scripteur

Cette écriture à la fois singulière et conventionnelle nous est propre ; nous en sommes  à la fois l’interprète et le gardien. Elle inscrit  donc une trace qui nous identifie. « Ah ! Je reconnais son écriture », dirons-nous avant même d’ouvrir la lettre d’un ami. En feriez-vous autant en découvrant son SMS ou pire encore son tweet ? Si nous  abandonnions insidieusement la tâche manuelle d’écriture  nous renoncerions à une partie de notre identité. Ainsi, seules les pages écrites par la main d’enfants rendus attentifs à la qualité graphique, à l’organisation et à la correction des mots affirment leur  passage dans une classe particulière et  les efforts qu’ils y ont fournis pour y laisser leur propre trace. Une trace superbe ou médiocre, mais la leur, dessinée de leur propre main  sur un cahier d’écolier, forgée par leur propre intelligence dans l’exaltation et le labeur solitaires. La forme particulière de leur « traçage » et la conscience  de devoir être lu au plus juste de leurs  intentions, légitiment le soin obstiné qu’ils ont  porté à la forme comme au sens. Rien ne pourra remplacer leur  main au service de l’expression de leur  pensée mais aussi au service de l’intelligence d’un autre. L’écriture manuelle est une activité essentiellement humaine  construisant  la conscience de chacun de nous    et notre   goût de l’Autre. C’est bien ce labeur d’écriture manuelle dont nulle machine  ne doit  nous décharger que nous  devons apprendre à nos  enfants à chérir.

 

 

  • Le sens de l’écriture

 

 Conservons  donc le goût et la bonne habitude d’écrire  de temps à autres tracée de notre propre main, mais surtout, quelque soit notre outil d’écriture,  refusons  la dictature du « vite et court » pour nous embarquer de temps à autres vers le « lent et long ». Laissons   à la pensée le temps  d’articuler un discours maîtrisé,  donnant  ainsi  de  l’ambition à notre écriture. N’oublions  pas que  les hommes ont justement inventé l’écriture  pour dépasser les contraintes du temps et de l’espace, en ouvrant les paradigmes du futur, du passé et de l’ailleurs, mais aussi du toujours et du partout. Cette écriture  qui élève l’homme au dessus de sa condition animale, refusons  de la  réduire à son usage le plus élémentaire en  la  privant  de son pouvoir d’évocation et de création. Nous préfèrerions alors  la communion à la communication, la connivence  à la différence, l’image au  concept et l’instinct à la réflexion. Si  nous renoncions  à mettre en mots  notre  propre pensée à l’intention d’un lecteur inconnu qui  ne partagera  ni nos  usages, ni nos  habitudes ni  nos  croyances, c’est le sens même de l’acte d’écriture que nous effacerions. SMS, tweets et autres « activités courtermistes »  renforcent souvent  l’entre soi et semble donc plutôt facteurs d’exclusion  et d’enfermement, que  promesses modernes  d’intégration,  de création et d’ouverture. Ce n’est pas le danger qu’ils font courir à l’orthographe qui doit nous inquiéter, c’est la réduction  qu’ils imposent à l’acte même d’écriture. L’absence de distance et de temps font que souvent :  « aussi vite  pensé, aussi vite  écrit ! ».  Instinct et suivisme, superficialité et approximation  sont ainsi souvent au rendez-vous de ce que l’on veut nous faire passer pour un aboutissement moderne de l’écriture. En fait, à termes, écrire   risque de n’avoir  plus grand-chose à voir avec l’invention proprement  humaine  de mettre en mots choisis  une pensée singulière pour un autre, pour plus tard….  L’abandon de cette ambition de communication vraie, longue et complexe est  le signe inquiétant du renoncement  à exposer  ce que nous disons sincèrement de nous- mêmes.