Ecole laïque : La raison plutôt que la morale

La laïcité commença au moment où les hommes décidèrent collectivement d’imposer leur pensée au monde ; le jour où, ne se contentant plus de contempler passivement l’œuvre de Dieu, ils se donnèrent l’ambition de l’interpréter, de la transformer et surtout de lui donner un sens par la force partagée du verbe. Les intelligences singulières des hommes, réunies et exaltées par leur langue commune, entreprirent de défaire nœud après nœud  l’entremêlement mystérieux des principes du fonctionnement et de la cohérence du monde , substituant ainsi l’élévation à la révélation

L’erreur serait  aujourd’hui de tenter de « laïciser »  les injonctions divines en les remplaçant par  des règles de morale républicaines.   Dresser une liste des règles de morale laïque pour les inculquer à nos élèves  est  une décision sans réelle dimension pédagogique et sociale. Inefficace pour modifier  certains comportements et sans effet sur leur formation intellectuelle, elle apparaît  comme un effet   de communication plutôt que comme une orientation politique majeure. Un ministre  de la qualité de Vincent Peillon devrait comprendre que parce qu’elle est laïque, notre école  doit tout mettre en œuvre pour former ses élèves  à une rigueur intellectuelle sans faille plutôt que de remplacer un catéchisme par un autre : liberté de penser mais rigueur dans l’examen des textes et des faits, voici ce  qui devrait accompagner tous les élèves dans leurs vies scolaires et dans leurs vies tout court. La véritable mission de l’école laïque est en effet de  transmettre aux jeunes intelligences qui lui sont confiées la nécessité d’un équilibre exigeant entre droits et devoirs intellectuels: droits d’exprimer librement sa pensée mais obligation de la soumettre à une critique sans complaisance ; droits de faire valoir ses convictions mais interdiction de manipuler le plus vulnérable ; droit d’affirmer ce que l’on croit vrai mais devoir d’en rechercher obstinément la pertinence ; droit de questionner ce que l’on apprend mais devoir de reconnaître la légitimité du maître ; droits enfin d’interpréter les discours et les textes mais devoir de respecter la volonté et des espoirs de l’auteur. Cela s’appelle la probité intellectuelle ; elle ne s’apprend ni ne se récite, ce sont les démarches d’apprentissage conduites par un maître exigent et bienveillant qui la forge.

Dans une telle perspective, la classe devient alors  un lieu où les comportements du maître et de l’élève sont fondamentalement différents de ceux que révèle  une relation d’enseignement traditionnelle. Le maître « accouche » les représentations que chacun de ses élèves se fait du texte proposé ou du phénomène observé. Il accueille chaque interprétation, chaque hypothèse avec attention et bienveillance et en garde les traces précieuses dans leur diversité. Mais Il sait aussi que doit venir le temps de l’observation rigoureuse et de l’expérimentation ; le temps où les faits observés et   le texte proposé imposent  leur loi à  l’imagination  légitime  de l’observateur ou du lecteur refusant ainsi  la trahison et du préjugé.

L’école laïque ne dit pas ce qu’il faut croire ni ce qu’il faut faire. Elle apprend à penser juste, à à examiner le monde avec rigueur et à en parler avec précision. En bref c’est au cœur même des apprentissages fondamentaux, par le sens que l’enseignant leur donne et par la façon dont il les enseigne que se forgent des intelligences singulièrement innovantes mais aussi respectueuses de la pensée des autres. Que le slogan éculé Lire écrire compter soit enfin complété par le beau verbe « raisonner ».